lundi 15 mai 2017

Un courrier de Georges Grignard

Alors que les récents évènements politiques ont mis à nouveau en relief certaines questions de société, et tout particulièrement le rôle social du travail et son organisation, voici une missive inattendue par laquelle notre ami Georges Grignard se rappelle à notre bon souvenir.

Paris, 20, rue Richer,
       le 2 avril 1897.

MONSIEUR LE  PRÉSIDENT  DE LA LIGUE,
une carte d'invitation à  votre  assemblée annuelle me révèle l'existence d'une «Ligue pour le repos du dimanche en France». Notre  maison  de  Paris a adopté, comme règle n'admettant aucune exception, le repos du dimanche, ainsi que cela se pratique en Angleterre. Nos employés payés à la journée, au nombre  de 7 à Paris, ont congé à 5h tous les samedis d'hiver et à 3h tous les samedis de mai à septembre inclus, sans retenue sur le salaire de la journée. Pour compenser, en hiver, la plus longue durée du travail le samedi, nos employés commencent leur travail à 8h30 au lieu de 8h.
Cette manière de faire, loin de nous causer un dommage, nous permet d'avoir des serviteurs dévoués et de compter sur leur bonne volonté lorsque les circonstances exigent un coup d'épaule de leur part. Quand donc les patrons comprendront-ils que le surmenage produit un abaissement permanent d'énergie qui n'est pas compensé par une plus longue durée de présence au travail ? La satisfaction morale d'un homme est un facteur important dans la qualité et la quantité de son effort physique ou intellectuel, et développer celle-là permet de bénéficier de ceux-ci. Or, le repos est non seulement un besoin, c'est aussi une satisfaction.

Veuillez agréer....
G. P. GRIGNARD,
Agent de  MM. F.-W. Grafton and C°

Atelier de dessinateurs.

Cette missive, parue dans le bulletin de la Ligue Populaire Pour le Repos du Dimanche[1], témoigne d'un esprit progressiste, d'une humanité qui ne sont pas pour nous surprendre chez Grignard : on l'avait déjà vu voler au secours de jeunes artistes et aussi s'entremettre pour tenter de faire percer Brouet[2]. En 1897, la valeur attachée au travail et sa place dans la société faisaient l'objet de vifs débats depuis plusieurs décennies, et leurs termes se matérialiseront de façon très concrète dans la législation sur le temps de travail quotidien. Le siècle est donc jalonné de textes emblématiques dont le célèbre Droit à la Paresse de Paul Lafargue, paru en 1883, qui répondait avec humour et véhémence au Droit du Travail, établi en 1848[3]. On notera d'ailleurs que le repos hebdomadaire ne fut inscrit définitivement dans la loi que dix ans plus tard, en juillet 1906.

Grafton_Malaunay.jpg
En-tête de lettre
de la branche française
de la société Grafton, vers 1869.

Cette lettre nous rappelle aussi que Grignard était le représentant de commerce des fabricants britanniques de tissus imprimés et d'indiennes W. F. Grafton[4] . Le centre de fabrication français de la société se trouvait à Malaunay, petite ville située un peu au nord de Rouen et qui comptait de nombreux établissements industriels. L'usine Grafton de Malaunay prend incidemment un relief littéraire et social particulier lorsqu'on s'arrête au viaduc ferroviaire que l'on distingue sur l'illustration à gauche et par lequel un train franchit paisiblement la vallée du Cailly. Il s'agit de la ligne de chemin de fer Rouen-Le Havre, celle-là même qui est au cœur de la Bête Humaine, de Zola. L'intersection entre le cours d'eau et la voie de communication, évoquée avec ingénuité dans cet en-tête, a sans doute favorisé l'implantation de la production industrielle dans la ville. On note d'ailleurs que Grafton et Cie se désengagea de l'usine de Malaunay en 1924[5], en pleine crise du textile. C'est aussi à cette date que l'on perd la trace de Grignard, qui se retire alors vraisemblablement de ses activités professionnelles.

Grignard, né en 1857 à Bordeaux, arriva vers l'âge de 5 ans à New-York avec ses parents. Son père, Paul, se consacre au commerce maritime. Georges Grignard étudia brièvement au College Saint-John[6] puis travailla plusieurs années lui aussi comme employé de commerce. De retour en France au début des années 1880, il est naturellement très tourné vers le monde anglo-saxon, et affiche volontiers la nationalité américaine qu'il a acquise en 1879 à New-York, par exemple lors de son mariage à Paris en 1884. Pour l'anecdote, on le rencontre tout à fait par hasard près de Manchester en 1911, probablement en visite d'affaire à la maison mère. Il est alors l'hôte de William Clegg, dirigeant d'une entreprise britannique de calico et toiles imprimées, que l'on peut supposer être justement la société Grafton[7]. Il fut alors l'hôte de Clegg dans son modeste home (18 pièces principales et cinq domestiques) au coeur du domaine d'Abbeywood, Delamere (Northwich).

eau-forte représentant un fragment de façade d'église gothique
Ex libris
de Georges Grignard
destiné à sa collection d'estampes de Brouet.

Grignard semble disposer d'ailleurs lui-même de moyens financiers significatifs. Il habite au 48 de la rue Saint-Ferdinand, quartier assez huppé de Paris, puis après 1925 environ, se retire sur la côté d'Azur[8]. Il achète des œuvres d'art: il évoque plusieurs oeuvres qu'il a pu se procurer dans ses lettres à Sagot[9]. Son intérêt pour les arts en général, et les arts graphiques en particulier, est-il en rapport avec son activité professionnelle, ces indiennes et cet atelier de dessinateurs ? En tout cas, ses fonctions le mettent en contact avec les praticiens des arts graphiques, si bien qu'en 1911, on le voit aussi recommander avec humour à Sagot les élèves de l'école de retoucheurs pour la photographie... Enfin, il est collectionneur dans l'âme. Outre les œuvres d'art, il s'adonne aussi, pendant ses loisirs, à la philatélie[10] ; on parle alors aussi de timbrologie... Cette activité traduit un esprit cartésien qui explique aussi la rédaction méticuleuse, quoiqu’inachevée, de deux jeux de fiches destinées à établir le catalogue des œuvres de Brouet[11] .

Notes:

[1] bulletin n°6 p. 222, juin 1897.

[2] dans un article précédent.

[3] On y trouve ce commentaire qui rappelle fort la teneur de la lettre de Grignard :

Devant la Commission de 1860 sur l'enseignement professionnel, un des plus grands manufacturiers de l'Alsace, M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait: Que la journée de douze heures était excessive et devait être ramenée à onze heures, que l'on devait suspendre le travail à deux heures le samedi. Je puis conseiller l'adoption de cette mesure quoiqu'elle paraisse onéreuse à première vue; nous l'avons expérimentée dans nos établissements industriels depuis quatre ans et nous nous en trouvons bien, et la production moyenne, loin d'avoir diminué, a augmenté.

[4] selon l'Annuaire-Almanach du Commerce, édition 1897. Les locaux étaient situés au 20-22 rue Richer à Paris.

[5] Journal officiel, 27 août 1924, p. 3202.

[6] il étudia de 1869 à 1871 au collège Saint-John (Fordham) mais n'y passa cependant pas de diplôme. Je remercie Patrice M. Kane, des archives de Fordham University-Rose Hill Campus, Walsh Family Library pour ces informations.

[7] d'après le recensement de l'Angleterre en 1911.

[8] Plusieurs éléments nous portent à émettre cette hypothèse : à partir de 1926, les recensements nominatifs de Paris nous indiquent qu'il est absent ; son épouse Anna Abend décède à Cannes en 1938 ; une partie de sa collection est vendue à Nice en 1943.

[9] INHA, archives Sagot.

[10] Revue philatélique française, janvier 1898, p. 5.

[11] conservées à la Boston Public Library.

mardi 21 mars 2017

Henri Labrosse (1893-1917)

Henri_soldat_3_.png

Une contribution mémorielle personnelle, sans lien avec le thème principal de ce blog, si ce n'est la remarquable qualité graphique de cette photo d'amateur.

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mercredi 15 mars 2017

Le dernier jour de Charles de Bordeu

Deux pêcheurs au bord d'un cours d'eau

J'ai longtemps cru que l'identité de Gaston Boutitie, l'éditeur d'art qui publia en 1918 l'édition du Feu, de Barbusse, illustrée par Renefer, et en 1923 le catalogue raisonné de l’œuvre gravé de Brouet, resterait à tout jamais drapée dans un épais mystère. Mais voici que, tout comme celle de Frédéric Grégoire, elle se dévoile - en partie - à nos yeux.

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dimanche 15 janvier 2017

Pendant la Grande Guerre

Deux pêcheurs au bord d'un cours d'eau

L'année 1914 laissait présager d'un intérêt croissant de l'amateur pour les estampes originales en noir de Brouet. La déclaration de la guerre donna une toute autre tournure aux évènements, même si en août 1914, Brouet, qui est âgé de 41 ans, n'est pas appelé sous les drapeaux.

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dimanche 1 janvier 2017

Season's greetings!

Carte_2017_Brouet.png Carte_2017_Brouet.png
A compound of Brouet artwork, passed down over roughly a century by a series of Brouet enthusiasts, starting with the most prominent of them, Georges Grignard himself... I personnally thank them all!

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Meilleurs vœux !

Carte_2017_Brouet.png

Carte_2017_Brouet.png

Les oeuvres reproduites dans cette composition sont parvenues jusqu'à nous par l'enthousiasme de différents amateurs, dont le premier d'entre eux, Georges Grignard... ! Cette carte est donc dédiée à tous les amateurs des œuvres de Brouet.

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mardi 15 novembre 2016

La Provence à Paris (I) - Firmin Delrieu

une page de titre de livre

Où, en explorant le cénacle du jeune Frédéric Grégoire, on rencontre un chanteur provençal et on donne sens à une expression énigmatique tombée sous la plume d'un biographe.

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jeudi 15 septembre 2016

Sous le signe de Bignou

un homme en costume dans un bar, un shaker à la main

En 1922, la trajectoire météoritique d'Etienne Bignou, marchand bien connu dans l'entre-deux guerres, croise brièvement le chemin d'Auguste Brouet. On en examine les traces.

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samedi 25 juin 2016

Le Calamiste Alizé, l'auteur

Portrait d'un homme assis

En 2011, au sujet de Louis de Gonzague Frick, Sarane Alexandrian écrit :

Dans les pages de notre revue surgit cet être délicieux, sur qui tout le monde fait silence...

Entre l'auteur du Calamiste Alizé et Auguste Brouet on est tenté de tracer un parallèle inattendu.

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dimanche 15 mai 2016

Le Marchand du Nil

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Brouet, orientaliste ? Pas tout à fait... Mais une eau-forte de reproduction qu'il grava : l'occasion d'évoquer un courant esthétique qui traversa son époque et un artiste qui en fut un des zélateurs.

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