jeudi 15 novembre 2018

La Vie d'Artiste (I) - Michaël Samanos

Après la découverte inopinée d'une eau-forte en couleur d'un dessinateur et aquafortiste peu connu, Michaël Samanos, dans un lot d'estampes, je retrace brièvement sa carrière ici, pour la rapprocher de celle de Brouet, son contemporain, dans un billet ultérieur.
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Dessin de presse de M. Samanos, dans Frou-Frou, 1904
BNF - Gallica.fr.

Michaël Samanos est né en 1876 à Paris[1] , de parents aisés d'origine bordelaise. On semble avoir hésité à ajouter son second prénom à l'état civil où ne figure qu'un "A" barré. André est pourtant le prénom qui sera seul utilisé dans la famille[2] , quand bien même l'état-civil et l'administration ne connaissent que l'autre...

Les circonstances difficiles de la jeunesse de Samanos sont retracées en détail dans les pages biographiques qui lui ont récemment été consacrées[3] . Le père, Albert Samanos, jeune avocat, est prodigue des biens de son épouse, d'où séparation ; il se lance dans une carrière d'homme de lettres, avec un certain succès – deux romans et un recueil de nouvelles – mais son état mental peu à peu s'altère. C'est Maupassant devenu le sujet d'une de ses propres œuvres[4] . La jeune mère élève donc seule ses deux fils, mais meurt bientôt : les enfants sont alors confiés – ils ont une dizaine d'années – à la tutelle d'un oncle, un brave homme, juge de paix, qui avec son épouse, "arriviste, intéressée et sans coeur", en assurera difficilement l'éducation. Pour Michaël, jeune homme sensible, la situation est pénible, et les jours ne se passent pas sans révoltes. L'émancipation sera d'autant plus longue qu'à sa majorité – il est au service militaire – on craint, non sans quelques raisons, semble-t-il, qu'il n'imite les fâcheuse dispositions de son père et ne dilapide les capitaux dont il a hérité et qui lui procurent une certaine aisance. On lui colle donc encore un conseil judiciaire[5] , qui ne prendra fin qu'en 1904[6] — il a alors presque trente ans !

Quelles que furent les circonstances, il réussit tout de même à faire valoir sa vocation d'artiste. Une probable première mention de ses activités apparaît dans le Gil Blas en 1898[7] : on annonce un envoi au Salon d'un certain A. Samanos, sculpteur. Ce buste ne figure cependant pas au catalogue, et aurait donc pu être refusé. Ensuite, on rencontre de nombreux dessins de presse, à partir de 1900, dans divers périodiques illustrés, dont Le Frou-Frou (illustration) et La Caricature. On se souviendra qu'un des thèmes les plus en vogue, chez les dessinateurs et humoristes de la Belle-Epoque, ce sont les relations entre femmes du demi-monde et rentiers... Cette veine marque une bonne partie de ce que l'on peut apercevoir de sa production. C'est d'ailleurs à ce titre qu'il illustrera, vers 1910, une réédition en format bon marché, dans la toute nouvelle collection Le Roman Succès, chez Albin Michel, d'un nouvelle signée Willy, Un Vilain Monsieur ! [8] , qui fut écrite (par Jean de Tinan...) en 1898. Le dessin so 1900 de Michaël Samanos fera merveille pour l'illustration d'un tel ouvrage !

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Rue du Mont-Cenis,
eau-forte en couleur de M. Samanos,
(vers 1905 ?)
Estampes D. Martinez
Puis, à partir de 1905, Samanos s'attache à une autre pratique artistique en vogue au début du siècle : l'estampe originale en couleur[9] . Il participe ainsi au deuxième Salon annuel de la gravure en couleur[10] . On rencontrere par ailleurs ses œuvres dans plusieurs expositions collectives au cours de ces années[11] . Une de ses eaux-fortes originales en couleur identifiées, la Rue du Mont-Cenis (illustration), participe de ces thèmes montmartrois qui, outre les paysages champêtres les plus sages, font florès auprès des pratiquants de cet art, et... de leurs clients. On trouve d'ailleurs une autre trace de sa participation à cette "Ecole Georges Petit", dont Octave Bernard fut l'infatigable animateur, dans un catalogue américain de reproductions datant de 1923, édité par Taber et Prang[12] . On y propose une reproduction d'un Lavoir à Verdun de M. Samanos, parmi d'autres estampes en couleur signées Lafitte, Jourdain, Brouet[13] ... Il poursuit également son exploration de l'eau-forte à travers son thème de prédilection, la Parisienne, et donne une série d'oeuvres en couleur de grand format dans le style 1900, sous sa déclinaison "boudoir", qui furent éditées chez Pierrefort[14] .
Quoiqu'en parallèle de cette activité dans l'eau-forte, il continue très activement ses contributions à la presse illustrée humoristique, il semble que ces dessins ne suffisent pas à subvenir à ses besoins. En 1914, il formule une demande de secours auprès du Ministère de l'Instruction publique[15] . On envoie un homme de confiance pour le rencontrer et examiner ses oeuvres. Le rapport d'Eugène Morand souligne bien la précarité de l'état des artistes-peintres de la Belle-Epoque face à la rapide évolution des goûts et des demandes du public :

M. Samanos, qui s'est partiellement consacré à l'illustration, m'a soumis divers états de lithographies et d'eaux-fortes qui ne sont pas sans mérite. Malheureusement les ouvrages de ce genre, quand ils ne se signalent pas à l'attention des amateurs par des qualités exceptionnelles n'ont aucune chance de vente et leur auteur doit renoncer à vivre de sa production.

Le secours est accordé. Puis arrive la guerre, que Michaël Samanos passera sous les drapeaux. Il dessine beaucoup et ses dessins sont heureusement conservés. Après la guerre, on trouve quelques aquarelles dans une exposition, et toujours des dessins dans la presse. Il meurt dans le dénuement, en juillet 1924 à Paris VIème, après une douloureuse maladie[16] . Il n'avait même pas atteint ses cinquante ans.

Notes:

[1]  le 4 janvier, au 36 de la cossue rue de Pentièvre, dans le VIIIème.

[2] Les Samanos du XVIe au XXe siècle, Jean-Alain Jachiet, éditions Bamertal, 2016 (ISBN 978-99959-0-221-6), p. 87.

[3] ibidem.

[4]  Jachiet 2016, p. 79.

[5] Archives commerciales de la France, 3 août 1898 (Loiret).

[6]  Archives commerciales de la France, 17 février 1904 (Mainlevée de conseil judiciaire).

[7] à la rubrique "Envois au salon"

[8] la collection voit le jour en 1909 avec La maîtresse du Prince Jean, de Willy, et arrive à son terme en 1930 avec Flot d'amour, de Scheffer. Pour plus de détails sur l'éditeur et la collection, voir cette page.

[9] Concernant l'eau-forte en couleur, voir ce billet.

[10] à la galerie Georges Petit : on en trouvera un compte-rendu ici.

[11] aux Indépendants et au Salon d'automne en 1905, au Salon de l'Ecole française en 1906 et chez Deplanche en 1909.

[12] catalogue qu'on peut feuilleter ici. Outre les artistes de la galerie Georges Petit, on y trouve également des reproductions d'oeuvres de Vaughan Trowbridge.

[13] parfois dénommé, dans ce catalogue,... Bronet.

[14] voir une reproduction ici. Il semble s'agir d'une suite d'au moins quatre planches, qu'on rencontre parfois en salles de vente.

[15] aux Archives Nationales (F/21/4153).

[16] voir cet entrefilet.

samedi 15 septembre 2018

En mode humour

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Quelques réflexions sur une intrigante estampe de Brouet.

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dimanche 15 juillet 2018

Gaston Eychenne

estampe avec un papillon

"But he [Brouet] had some friends, notably Georges Godin and Gaston Ey’chenne, both of whom died prematurely. They were engravers, the latter of great delicacy."

Clément-Janin, in Print Connoisseur, vol. 5, janvier 1925.

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mardi 15 mai 2018

Octave Bernard et l'autre (face de l')Estampe Moderne - II

Menu du Cornet, mars 1929

En 1929, notre éditeur d'art et auteur dramatique amateur est définitivement admis comme membre de la goguette - pardon, la Société Artistique et Littéraire - Le Cornet, occasion d'évoquer une autre facette de sa personnalité.

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jeudi 15 mars 2018

Une eau-forte nouvelle d'Auguste Brouet

Marchande

Événement rare : non pas (seulement) une victoire du Quinze de France, mais, encore plus insolite, une estampe inédite de Brouet. Jusqu'ici parfaitement inconnue, elle vient de refaire surface il y a quelques semaines, à Tours.

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lundi 15 janvier 2018

Octave Bernard et l'autre Estampe Moderne - I

harlet scène d'enfants

Samedi 3 juillet 1926 - il y a un banquet au Vieux Logis, 33 rue Lepic, au coin de la rue de Maistre. On y fête un évènement de première importance : la nomination au grade de Chevalier de la Légion d'Honneur de l'administrateur-directeur de la Société l'Estampe Moderne, Octave Bernard.

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lundi 1 janvier 2018

Meilleurs voeux !

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Une carte de vœux toute en couleur cette année, pour évoquer les innombrables gravures de reproduction en couleur que Brouet grava au cours des années, et dont nous venons de mettre une liste en ligne récemment...

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Vous y trouverez toutes les gravures de reproduction qui figurent sur cette carte, d'après des œuvres de Millet, Rembrandt, Watteau, Abel-Truchet, Gainsborough, Whistler, Dumaresq, Deutsch, Woog, et bien d'autres encore !

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Season's greetings!

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This year, the Brouet greeting card is unusually vibrant with colors, in tribute to the numerous reproduction etchings in color crafted by the artist over the years, and all illustrated in this recently published list...

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Color etchings after Millet, Rembrandt, Watteau, Abel-Truchet, Gainsborough, Whistler, Dumaresq, Deutsch, Woog are shown on the card, and many more can be found on the list!

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mercredi 15 novembre 2017

Gravure de reproduction et débuts discrets

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A l'occasion de la mise en ligne d'une liste des estampes de reproduction gravées par Brouet, nous apportons quelques précisions sur la chronologie des débuts de l'artiste.

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vendredi 15 septembre 2017

L'amateur

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La renaissance de l'eau-forte d'artiste est un phénomène périodique. Celle de 1900 suscita la vocation de Brouet pour l'eau-forte originale, dans laquelle son talent s'épanouit pour  lui apporter vingt ans plus tard notoriété et attention du public. Effet de mode, comme dirait Baudelaire, que ce renouveau de l'eau-forte, mais aussi fruit du travail des artistes, des marchands et des journalistes, et in fine choix de l'amateur. C'est celui-ci que nous rencontrons aujourd'hui.

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