vendredi 22 mars 2019

La Vie d'Artiste (II) - Léon Dax

De 1895 à 1900 environ, un artiste signant Léon Dax est actif à Paris. Nous menons l'enquête pour savoir quel artiste, encore non identifié à ce jour, se cache sous ce pseudonyme.

La loge, dessin de Léon Dax,
Musée Carnavalet, vers 1895.

De la production de Léon Dax, on a surtout vu passer en vente ces derniers temps d'assez grandes aquarelles représentant des cocottes, jeunes femmes altières vêtues avec quelqu'ostentation, et beaucoup de frou-frou, accompagnées de messieurs un peu grisonnants, des gens  "bien", en manteaux et chapeaux, qui les escortent et/ou les reluquent. Plusieurs de ces dessins, souvent dans des tons bleus, jaunes et bruns, parfois un peu crépusculaires, ont été proposés aux enchères ces dernières années[1] et l'on en trouve même un, très élaboré et tout à fait représentatif, dans les collections du Musée Carnavalet (figure).

Il se trouve qu'une aquarelle, représentant l'une de ces lorettes s'affichant avec l'inévitable ombre haut-de-forme-monocle, est passée en vente en Suisse il y a quelque temps[2] : elle portait en pied un cartel étrangement libellé "Brouet, dit Léon Dax, Montmartre 1898". Affirmation fort surprenante, car il n'y a d'évidence aucun trait commun entre les engeôlantes amazones de Léon Dax, avec leurs robes à volant couleur parme, leurs coiffures improbables et les fragrances capiteuses qu'elles suggèrent, et les prolétaires bancroches aux macérations aigres qui firent le succès en noir et blanc de Brouet, le peintre-graveur bien connu.

Une brève enquête révèlera assez vite que Léon Dax n'est... personne. Nulle biographie, pas de date de naissance, encore moins d'annonce de décès ; aucun article de presse, ni de liste d’œuvres répertoriées, rien du tout dans les archives. Seule trace écrite : dans un catalogue de vente, le 18 mars 1911 à Paris, à Drouot, qui nous le place entre un éventail-aquarelle figurant une jeune femme à la campagne de Georges Clairin et un Pont-Neuf d'Edouard Dufeu[3] ; et un autre, en 1914, qui nous laisse deviner une Andalouse[4] . Pour ce qui est de l'art officiel, on ne trouvera rien de plus.

A l'étalage,
dessin de couverture
de la Caricature,
par Léon Dax,
19 décembre 1896.

Par contre émergent bientôt d'autres œuvres, d'un genre un peu inférieur. Une première variation sur le thème de la cocotte paraît dans quelques journaux satyriques de l'époque. Dans la Caricature on trouve ainsi deux dessins signés Léon Dax. Le premier, dans le numéro du 19 décembre 1896 est intitulé A l'étalage, : deux coquettes patientent à une table, dans un café, la main serrant qui le pommeau d'une canne, qui le pied d'un verre à liqueur. Plusieurs soucoupes forment une petite pile au centre de la table et trahissent l'état des finances de la paire. Au second plan, des messieurs en habit, le dos tourné, penchés autour d'une table, comme captivés par le cours d'une partie. La légende ? "On demande des bailleurs de fonds". Le second paraît dans le numéro du 6 février 1897 : intitulé "Méfiance", comme une suite du précédent, il laisse entendre que ce sont les fonds du bailleur qui sont épuisés... Enfin dans le n° 24 de "la Lanterne de Bruant" (1897), toujours signé Léon Dax, un duo identique apparaît, mais le piquant de la situation est tout autre: Mais qu'as-tu donc ? s'impatiente la belle ; J'ai soixante ans ! réplique le vieux, en plein désarrois...

Carte postale de la série
des danseuses légères
par Léon Dax,
vers 1902.

Les années 1900 coïncident aussi avec l'apparition de la carte postale, objet d'un immense succès populaire. Léon Dax fit également des cartes postales, et même en grand nombre, entre 1900 et 1905 environ. Une première série thématique propose des scènes de carnaval, faites au lavis d'aquarelle. Pastichant Willette et son monde de Pierrots et de Colombines, ces compositions parfois complexes mettent en scène jusqu'à une dizaine de personnages. Une autre série, dans un format vertical, est dessinée à l'imitation de la gravure : elle prolonge le thème des courtisanes. Le dessin, tracé d'une pointe rapide, est moins fouillé. Le modelé est rendu par une accumulation un peu hâtive de traits de pointe-sèche. La demi-mondaine est au premier plan, en manteau de fourrure et chapeau très orné, ou bien en robe de soirée un peu tapageuse. Derrière elle, au second plan, un homme en frac, un peu âgé, assiste ou simplement regarde. Parfois c'est un monocle, ou juste la silhouette d'un haut de forme... Celles-ci se rencontrent parfois colorisées. Une troisième série exploite le même thème, dans un format horizontal. Dans une autre série encore, gravée elle aussi, de jeunes danseuses en robes légères rivalisent de gracieuses extravagances. La série semble compter neuf accortes créatures : une parodie des Muses ?

Verso de la même carte.

Toutes ces cartes postales, tant en noir qu'en couleur, semblent avoir rencontré un certain succès : la vogue s'étend jusqu'en 1905 environ. Tout un roman de petites préoccupations populaires se déroule ainsi sous nos yeux à la lectures de ces correspondances lapidaires, parfois cryptiques. L'une de ces cartes, adressée en 1902 à un certain Corea, sergent fourrier à Avignon, transmet le message suivant :

Lyon le 2 juillet

Cher Fourrier

je me permet (sic) de vous envoyé (sic) ses (sic) deux mots pour vous dire que j'ai fait votre comission (sic). Je fini (sic) ma lettre en vous serant (sic) la main.

Votre ami qui vous [illisible].

Cornil

Carte postale de la série
de cocottes (format horizontal)
de Léon Dax, vers 1900.

A vrai dire, d'autres artistes de l'époque, et non des moindres, donnent eux aussi dans la carte postale. Ainsi les cartes postales peplum de Richard Ranft, dont le succès se construit sur la vogue du Quo Vadis de Zienkiewicz, récent succès littéraire. On se souvient d'ailleurs que Ranft et Brouet collaborèrent pour réaliser des gravures de reproduction en couleur. Et Richard Ranft, qui fut édité par Hessèle, vit lui aussi ses œuvres originales en couleur listées dans l'Estampe et l'Affiche, tout comme Eychenne, probable ami, à cette époque, de Brouet. Et aussi, pourquoi ne pas placer, en effet, quelques dessins à la Lanterne de Bruant, puisqu'y contribue le célèbre Courteline, pour lequel travailla Brouet, et dont on nous dit également qu'il fut l'ami[5] ? Qui plus est, si les thèmes - ou plutôt le thème - des oeuvres de Léon Dax n'évoquent en rien le Brouet que nous connaissons, ce dessin ou gravure par griffonnis accumulés de la deuxième série des cocottes, bien loin de la  maîtrise de l'aquafortiste des années 1910, se rapproche assez de la technique, et même du dessin, de la première carte pour Delâtre, qui semble dater des premiers essais de Brouet, précisément à l'orée de ces années 1900.

signature de Léon Dax, vers 1900,
et de Brouet vers 1922.

Et à vrai dire, le dessin même de Léon Dax ne paraît pas complètement étranger à celui de Brouet : on retrouve certaine manière de faire dans quelques visages d'homme, et jusqu'à ses gaucheries évidentes dans le dessin des corps féminins. A tel point d'ailleurs, que la comparaison de la graphie même de leurs signatures achève de jeter le trouble : n'y retrouve-t-on pas les mêmes fioritures, et dans celle de Léon Dax, et dans celle d'Auguste Brouet, vingt ans après, autant en pied de l'initiale qu'au début et à la fin du nom ? Un peu comme s'il nous adressait un discret signe de reconnaissance... Léon Dax fut-il pour Brouet un des degrés de cette longue hiérarchie des misères que l'artiste pauvre [...] doit remonter, selon l'élégante expression de Jean Guiffrey[6] ? En tout cas, quand bien même le jeune Brouet n'aurait pas été Léon Dax, il aurait tout à fait pu l'être !

Notes:

[1] voir par exemple Kahn et Dumousset, vente du jeudi 1er décembre 2011, lots 330 et 331.

[2] vente Zofingen, 17 juin 2017, lot n° 926.

[3] voir ce catalogue ici...

[4] et celui-ci.

[5] voir cette page.

[6] voir cette précédente note.

mardi 1 janvier 2019

Excellente année 2019 !

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Le site Auguste Brouet vous présente ses meilleurs vœux pour l'année 2019. Cette année, la carte rappelle cette récente découverte : l'estampe mystérieuse, que rien ne laissait attendre, mais que l'on devine datant des premiers temps de la carrière du peintre-graveur. Elle salue également une petite  […]

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Happy New Year !

carte_2019.png

The Brouet web site wishes you a happy new year. Our greetings card features the most unexpected discovery of the year 2019: a completely undocumented print which happens to compound most favourite Brouet themes. In stock for 2019 : Léon Dax the transmogriphications of Brouet's plates ... and maybe  […]

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jeudi 15 novembre 2018

La Vie d'Artiste (I) - Michaël Samanos

Le_Frou-Frou_1904_Samanos.jpg Après la découverte inopinée d'une eau-forte en couleur d'un dessinateur et aquafortiste peu connu, Michaël Samanos, dans un lot d'estampes, je retrace brièvement sa carrière ici, pour la rapprocher de celle de Brouet, son contemporain, dans un billet ultérieur.

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samedi 15 septembre 2018

En mode humour

Brouet_Dobbelaere_300dpi.png

Quelques réflexions sur une intrigante estampe de Brouet.

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dimanche 15 juillet 2018

Gaston Eychenne

estampe avec un papillon

"But he [Brouet] had some friends, notably Georges Godin and Gaston Ey’chenne, both of whom died prematurely. They were engravers, the latter of great delicacy."

Clément-Janin, in Print Connoisseur, vol. 5, janvier 1925.

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mardi 15 mai 2018

Octave Bernard et l'autre (face de l')Estampe Moderne - II

Menu du Cornet, mars 1929

En 1929, notre éditeur d'art et auteur dramatique amateur est définitivement admis comme membre de la goguette - pardon, la Société Artistique et Littéraire - Le Cornet, occasion d'évoquer une autre facette de sa personnalité.

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jeudi 15 mars 2018

Une eau-forte nouvelle d'Auguste Brouet

Marchande

Événement rare : non pas (seulement) une victoire du Quinze de France, mais, encore plus insolite, une estampe inédite de Brouet. Jusqu'ici parfaitement inconnue, elle vient de refaire surface il y a quelques semaines, à Tours.

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lundi 15 janvier 2018

Octave Bernard et l'autre Estampe Moderne - I

harlet scène d'enfants

Samedi 3 juillet 1926 - il y a un banquet au Vieux Logis, 33 rue Lepic, au coin de la rue de Maistre. On y fête un évènement de première importance : la nomination au grade de Chevalier de la Légion d'Honneur de l'administrateur-directeur de la Société l'Estampe Moderne, Octave Bernard.

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lundi 1 janvier 2018

Meilleurs voeux !

carte_2018_s.png

Une carte de vœux toute en couleur cette année, pour évoquer les innombrables gravures de reproduction en couleur que Brouet grava au cours des années, et dont nous venons de mettre une liste en ligne récemment...

carte_2018_s.png

Vous y trouverez toutes les gravures de reproduction qui figurent sur cette carte, d'après des œuvres de Millet, Rembrandt, Watteau, Abel-Truchet, Gainsborough, Whistler, Dumaresq, Deutsch, Woog, et bien d'autres encore !

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