lundi 15 janvier 2018

Octave Bernard et l'autre Estampe Moderne - I

Samedi 3 juillet 1926 - il y a un banquet au Vieux Logis, 33 rue Lepic, au coin de la rue de Maistre. On y fête un évènement de première importance : la nomination au grade de Chevalier de la Légion d'Honneur de l'administrateur-directeur de la Société l'Estampe Moderne, Octave Bernard.

En plein Montmartre, la salle du restaurant " le Vieux Logis", deux fois centenaire, est empreinte d'un confort bourgeois, quoiqu'aménagée dans un style... d'auberge paysanne ; chaleureuse, avec ses poutres apparentes, tout comme les spécialités maison, le foie gras « l'Alzou », le filet de sole « Mimi Pinson » ou l'escalope « Vieux Logis ». Avant les desserts et les « Gourmandises des Abbesses », Le Garrec, un peu échauffé par les vieux Bourgogne, fit une allocution de circonstance et félicita le nouveau chevalier, qui lui donna en retour du "Mon Cher Président !"...

Les Bernard sont des Alsaciens et c'est à Haguenau que naquit Octave, le 5 avril 1869 au foyer d'Adolphe Bernard, agent voyer, originaire de Strasbourg. Mais à peine un an plus tard, l'Alsace est envahie puis annexée et la famille émigre. Installés d'abord à Mortain, dans la Manche, où ils optent pour la nationalité française, on les retrouve à Paris en 1889. De novembre 1890 à février 1893, il fait son service militaire. Son grade de dragon de seconde classe au 30ème régiment, alors en garnison à Saint-Etienne, ne semble pas lui avoir insufflé la passion des armes. Mais il mit plus tard à profit ses souvenirs de régiment, comme dans une scènette parue dans le Pêle-Mêle du 25 avril 1897, où l'on voit comment, chez les militaires, une jeune recrue peut se mettre dans de beaux draps... au sens "propre"[1] ! Une version de poche du Sous-Off de Descaves, paru lui en 1889, en quelque sorte.

Car dès son jeune âge Octave Bernard aima la littérature, et n'aura de cesse d'écrire des pièces de théâtre. Ce sont de petites oeuvres légères, le plus souvent en un acte. D'ailleurs, sa première pièce identifiée, intitulée Amour et gendarmerie , fut créée au Grand-Théâtre de Saint-Etienne, sa ville de garnison[2], le 28 janvier 1893[3] , c'est-à-dire quelques jours avant son congé du service. La même année, il écrit Maîtresse à quatre !!, comédie-bouffe en trois actes, en collaboration avec un certain Eugène Blaringhem. On ne peut que regretter que la pièce semble n'avoir jamais connu le jour[4], car le titre invitait à en connaître mieux la teneur ! Mais on se rattrapera avec ce petit poème en prose, qui paraît sous sa plume le mois suivant dans L'Echo des Jeunes[5]

L'AIMEE NOUVELLE
Jamais nuit blanche ne fut pour moi plus délicieuse !
Tandis que vaguement, j'entendais se succéder, dans leur monotonie, les heures, l'avenir m'apparaissait radieux sous l'enchantement divin d'un rêve.
Après ces quelques instants bénis où je l'avais revue, — ô combien vite passés, hélas! — j'étais heureux de me retracer leur agréable souvenir dans un peu de solitude.
Solitude charmante dans laquelle il me semblait n'avoir jamais été moins seul!
Ma pensée tout entière n'était-elle pas vers elle! Un indéfinissable frisson de plaisir parcourait tout mon être... Je la voyais près de moi, souriante, et la contemplais comme en une extase mystique.
[...]
Involontairement alors, je murmurais en moi, en une harmonie chantante, ce vers du Passant :
Que l'amour soit béni, je puis pleurer encore !
OCTAVE BERNARD.

Peu de temps après, ce "sympathique collaborateur" devient également secrétaire de rédaction[6] de cette publication littéraire peu sourcilleuse[7], qui rassemble poètes, écrivains et chansonniers dans un esprit léger, laissant la part belle à une plaisante camaraderie.

Mais ce n'est pas par ses pièces ou ses vers qu'Octave Bernard subvient à ses besoins. Pour s'assurer des ressources suffisantes, il occupe un emploi de bureau. Entré chez Goupil, l'éditeur d'estampe, notre dynamique jeune homme ne tarde pas à être promu chef de service. Ainsi établi, il épouse en 1899 la jeune Marguerite, qui ne semble pas avoir été rebutée par le lyrisme un peu ampoulé de son soupirant. A Asnière où le couple s'installe naîtront deux fils en 1901 et 1904, Jean et Jacques : pour les prénoms aussi, on est très classique chez les Bernard.

C'est à cette époque qu'Octave Bernard change de patron sans changer de commerce et rejoint la galerie Georges Petit, où il prend la responsabilité du service des estampes. A partir de 1904, on trouve les traces de son action vigoureuse en faveur de l'estampe en couleur au sein de la Galerie Georges Petit. En particulier il signe plusieurs préfaces aux catalogues des Expositions de la Gravure Originale en Couleur, une des principale entreprise de promotion de la technique, avec Raffaelli en porte drapeau et Octave Bernard en éminence grise. A eux deux, ils sont certainement parmi les principaux responsables de l'essor de l'eau-forte en couleur à cette époque.

harlet scène d'enfants
Les enfants - vers 1920
Eau-forte en couleurs de Frantz Charlet (440 × 335 mm)
éditée par l'Estampe Moderne.

Comme on le sait, la guerre est propice au commerce. La galerie Georges Petit se sépare, à partir de 1917 de ses activités "estampes", qui prennent leur autonomie sous la forme d'une société par action dont Octave Bernard est directeur. On voit également apparaître différentes personnalités de l'estampe dans le rôle de président. Quelles arrières-pensées présidèrent au choix de la raison sociale l'Estampe Moderne ? Il est difficile de le deviner. Si les liens stylistiques avec la publication fin-de-siècle homonyme, due à Piazza et Masson sont peu évidents, par contre la filiation avec la galerie Georges Petit est elle très ouvertement revendiquée.

Les articles de périodiques et les catalogues de l'Estampe Moderne nous permettent d'explorer les œuvres commercialisées par la galerie. Le style de la maison oscille entre les paysagistes, avec ces artistes emblématiques que sont Latenay, Luigini - lui aussi un temps président de la société -, Henri Jourdain, les scènes de genre intimistes, à la tête desquels on trouve Frantz Charlet et des œuvres parfaite pour la décoration du boudoir, menés par Icart. Certes, les sujets et la manière ne sont pas d'un modernisme aventureux, mais on doit convenir qu'à regarder les estampes en détail, on se surprend a les trouver souvent d'excellente qualité d'exécution, nombre d'entre elles démontrant de réelles qualités esthétiques. Bien sûr, la vocation décorative des estampes ne peut être ignorée, si bien que les sujets n'échappent pas au soupçon de conformisme, à tel point que Robbe lui-même a cru bon d'utiliser le pseudonyme de Lafitte pour tous ses sujets "bateau", sans même parler de Chabanian etc... Après presqu'un quart de siècle d'effort pour assurer l'essor de l'estampe en couleur, Octave Bernard est récompensé par une médaille d'or à l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs de 1925, qui lui vaudra sa nomination au grade de chevalier de la légion d'honneur, sur proposition du ministère de l'industrie.
Dans cet espace de couleur, la galerie ne conserve qu'un seul artiste adepte de l'estampe en noir : Brouet. La raison de cette exception ? Nous ne la connaissons pas.

On donnera la non moins intéressante suite de l'histoire de l'Estampe Moderne et d'Octave Bernard dans un prochain billet.

Notes:

[1] Pêle-Mêle du 25 avril 1897.

[2]  voir ce recueil de photographies un peu plus tardif.

[3] selon cette édition.

[4] annoncée dans cette feuille, on n'en trouve plus trace par la suite.

[5] numéro du 15 mars 1894.

[6] numéro du 1er novembre 1894.

[7] Moyennant 5 centimes la ligne, elle insère "toutes les pièces correctes, prose ou vers, qui lui sont adressées".

lundi 1 janvier 2018

Meilleurs voeux !

carte_2018_s.png

Une carte de vœux toute en couleur cette année, pour évoquer les innombrables gravures de reproduction en couleur que Brouet grava au cours des années, et dont nous venons de mettre une liste en ligne récemment...

carte_2018_s.png

Vous y trouverez toutes les gravures de reproduction qui figurent sur cette carte, d'après des œuvres de Millet, Rembrandt, Watteau, Abel-Truchet, Gainsborough, Whistler, Dumaresq, Deutsch, Woog, et bien d'autres encore !

Lire la suite

Season's greetings!

carte_2018_s.png

This year, the Brouet greeting card is unusually vibrant with colors, in tribute to the numerous reproduction etchings in color crafted by the artist over the years, and all illustrated in this recently published list...

carte_2018_s.png

Color etchings after Millet, Rembrandt, Watteau, Abel-Truchet, Gainsborough, Whistler, Dumaresq, Deutsch, Woog are shown on the card, and many more can be found on the list!

Lire la suite

mercredi 15 novembre 2017

Gravure de reproduction et débuts discrets

Turner_Polypheme.jpg

A l'occasion de la mise en ligne d'une liste des estampes de reproduction gravées par Brouet, nous apportons quelques précisions sur la chronologie des débuts de l'artiste.

Lire la suite

vendredi 15 septembre 2017

L'amateur

Boulanger75.jpg

La renaissance de l'eau-forte d'artiste est un phénomène périodique. Celle de 1900 suscita la vocation de Brouet pour l'eau-forte originale, dans laquelle son talent s'épanouit pour  lui apporter vingt ans plus tard notoriété et attention du public. Effet de mode, comme dirait Baudelaire, que ce renouveau de l'eau-forte, mais aussi fruit du travail des artistes, des marchands et des journalistes, et in fine choix de l'amateur. C'est celui-ci que nous rencontrons aujourd'hui.

Lire la suite

samedi 15 juillet 2017

La Provence à Paris (II) - Léo Coren

197_001.jpg

Après notre premier épisode consacré à Firmin Delrieu, nous ne saurions passer sous silence la personnalité du second témoin de mariage de Frédéric Grégoire, le très singulier Léopold Coren, lui aussi musicien d'origine provençale...

Lire la suite

lundi 15 mai 2017

Un courrier de Georges Grignard

Grafton_Malaunay.jpg

Alors que les récents évènements politiques ont mis à nouveau en relief certaines questions de société, et tout particulièrement le rôle social du travail et son organisation, voici une missive inattendue par laquelle notre ami Georges Grignard se rappelle à notre bon souvenir.

Lire la suite

mardi 21 mars 2017

Henri Labrosse (1893-1917)

Henri_soldat_3_.png

Une contribution mémorielle personnelle, sans lien avec le thème principal de ce blog, si ce n'est la remarquable qualité graphique de cette photo d'amateur.

Lire la suite

mercredi 15 mars 2017

Le dernier jour de Charles de Bordeu

Deux pêcheurs au bord d'un cours d'eau

J'ai longtemps cru que l'identité de Gaston Boutitie, l'éditeur d'art qui publia en 1918 l'édition du Feu, de Barbusse, illustrée par Renefer, et en 1923 le catalogue raisonné de l’œuvre gravé de Brouet, resterait à tout jamais drapée dans un épais mystère. Mais voici que, tout comme celle de Frédéric Grégoire, elle se dévoile - en partie - à nos yeux.

Lire la suite

dimanche 15 janvier 2017

Pendant la Grande Guerre

Deux pêcheurs au bord d'un cours d'eau

L'année 1914 laissait présager d'un intérêt croissant de l'amateur pour les estampes originales en noir de Brouet. La déclaration de la guerre donna une toute autre tournure aux évènements, même si en août 1914, Brouet, qui est âgé de 41 ans, n'est pas appelé sous les drapeaux.

Lire la suite

- page 1 de 4