Ces visions de Paris sont celles d'Auguste Brouet, commençant vers sa trentième année sa carrière de graveur désormais illustre. Elles nous sont seulement révélées aujourd'hui par un de ses éditeurs et amis, qui a gardé ces cuivres comme on met de côté du vin de la bonne année, et qui les offre a contempler et a déguster aux amateurs. Ils n'ont rien perdu de leur couleur et de leur lumière, ils apparaissent avec la pureté et l'éclat de leur création, à se demander comment un presque débutant de ce grand art mystérieux de la gravure peut se manifester avec une telle fougue et une telle profondeur.

La réponse est que Brouet, conscient de la tradition, avide de l'enseignement des maîtres, avait fait un apprentissage de son métier et de art en s'inscrivant à l'école de Rembrandt et de Watteau, de Turner et de Corot. J'ai sous les yeux, écrivant ceci, les Pèlerins d'Emmaüs, le visage funèbre et vivant à la fois du Christ qui éclaire la scène où le miracle se manifeste aux yeux des crédules disciples. Je regarde, d'après Turner, Didon construisant Carthage, Didon équipant la flotte, Ulysse narguant Polyphème, eaux-fortes en couleurs exécutées en collaboration avec Richard Ranft. La construction de Carthage s'édifie en nobles palais à frontons, à colonnades et à balustres, sous le regard et l'ordre de la reine diadémée, dans une lumière de soleil couchant, l'eau verte assombrie, le ciel rayonnant d'un brasier de crépuscule. L'équipement de la flotte montre les palais construits, les tours dressées dans le ciel, les vagues venant mourir sur les degrés de marbre, la flottille aux mâts pressés, un ciel d'aurore verdâtre et rose. Au pied de la montagne où gesticule Polyphème, le navire qui porte le héros prudent et subtil s'éloigne, toutes voiles dehors, les pavillons flottant aux voiles, les rames battant l'eau en cadence, pendant que le soleil se montre et jaillit, change le ciel sombre en ondes de soufre.

Avec Turner, Corot. Autre magicien, évocateur des matins et des soirs sur les étangs, les lacs, les prairies, rêveur qui voit ses rêves dans le brouillard de l'aube et les assombrissements du crépuscule. Auguste Brouet a exprimé en deux estampes, Matinée et Souvenir d'Italie, la poésie des heures de Corot, par les eaux grises, les coteaux perdus, l'herbe rafraichie de rosée, les arbres qui jettent éperdument leurs branches dans l'espace, les feuilles qui frissonnent, les enfants et la fillette dans la clairière, le berger jouant des pipeaux en gardant ses chèvres blanches.

C'est de ces brumes colorées, de ces illuminations solaires de Turner, c'est de cette atmosphère argentée et lointaine de Corot, que s'élance le talent de Brouet. Subitement, il prend son essor en plein ciel de Paris traversé par les nuages de l'Ouest, obscurci et lavé tour a tour par les pluies, rayonnant par des trouées entre les nuages. Par les Cinq vues de Paris si hardiment entreprises et établies sur de vastes surfaces de cuivre, l'artiste gagne son brevet de maître graveur.

Voici la première : Notre-Dame de Paris, un premier plan d'eau sombre, de bateaux et de chalands. Un agile remorqueur, de forme trapue, ramassée, solide, vomit de son court tuyau noir une fumée grise que la brise couche d'abord sur la Seine, mais qui tout aussitôt s'envole en nuée légère pour rejoindre les nuées de l'espace. C'est à travers cette fumée et cette nuée que surgit Notre-Dame, comme enroulée dans ces jeux de l'atmosphère, le chevet caché par l'étrange fumée lumineuse à travers laquelle se distinguent les contreforts, les arbres de la berge, le parapet du quai. La lueur grandit, la toiture s'élève, les rosaces scintillent, le fin clocher se dresse en plein ciel, la tour de droite brille dans la lumière, pendant que la façade, vue de biais, érige son visage de pierre dans l'ombre transparente où se révèlent les trois porches, la balustrade, les rosaces, la haute galerie, les plates-formes. Maint détail accroche une lueur, indique une sculpture, un relief de la pierre, et l'on admire comment, sous ce ciel mouvementé, parmi les sombres volutes des nuages et les clairières lumineuses de l'éther, se construit en forme linéaire et rigide l'architecture splendide. Notre-Dame est ici à la fois un rêve et une réalité. grand fantôme qui va se précisant, a travers une fantasmagorie de nuages, de maisons, de pierres, d'où surgit aussi, comme un des rois et des vieillards de Hugo, en avant de sa Cathédrale (les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom!) le Charlemagne à cheval, couronne en tête, sceptre en main, accompagné de ses deux hérauts, Roland et Olivier.

Sur la seconde vue de Paris, un roi succède à un empereur, la statue de bronze du Béarnais apparaît sur un Pont-Neuf devenu vieux, le plus vieux pont de Paris, mais qui a gardé son nom de jeunesse. De même le roi Henri, aujourd'hui tombé en poussière, est toujours le Vert-Galant, et son image alerte chevauche encore au-dessus de son piédestal, entre les maisons anciennes, les arches et les verdures. Avec quelle sûreté Brouet a inscrit dans l'espace ce paysage du Pont-Neuf, aux arches basses, aux piliers construits comme des forteresses ! Avec quel sens du passé des vieilles façades, il a aligné ces anciennes maisons du quai des Orfèvres ! Le jour où l'artiste a vu ce paysage de Paris, il était brillant et humecté de l'atmosphère « variable ». Il y avait de la boue sur le pavé où passe, l'allure un peu geignante, un ouvrier chargé de sa boîte d'outils, où s'en va cahotant un fiacre. Sur la gauche, trois arbres aux troncs élancés projettent au-dessus de l'eau, des chalands, des mâts, leurs feuillages que le vent effeuille. La ligne du parapet s'incurve en un beau mouvement, la descente de pierre va rejoindre la berge. Au fond, derrière le Béarnais, le déploiement du Louvre.

Allez plus loin, vers l'Est de Paris. Un autre pont aux arches basses, aux solides assises de pierre, c'est le pont Marie, qui relie la rive droite a l'île Saint-Louis. Ici, une pure lumière baigne toutes choses, l'eau du petit bras de la Seine, les bateaux de toutes formes, la chaussée du quai d'Anjou, les façades des maisons du quai des Célestins, façades étroites et hautes bossuées comme de vieux meubles, avançant des ventres proéminent comme  si elles allaient se rompre et tomber, percées irrégulièrement de fenêtres, dominées par le clocher carré de Saint-Gervais. Il n'y a de sombre dans le tableau que la verdure des deux arbres maigres et la maison proche de l'hôtel Lambert et de l’hôtel Lauzun. Il y a de noir aussi le petit remorqueur qui court, alerte, entre les chalands immobiles et dormants. Sur le pont, sur le quai, les lourds omnibus se croisent, les passants passent, la vie sans cesse renouvelée apparaît dans le décor des siècles.

Redescendez la Seine, retournez vers l'Ouest. C'est un délicieux décor de verdures et de et de nuages d'où émergent la façade et le dôme vieillots de l'Institut, sa lourde calotte surmontée d'un léger belvédère. Tel quel, ce petit temple de célébrités de tous ordres, parmi lesquelles il y en a eu de certaines, où il y en a eu d'ordinaires, et même de médiocres, où il en a manqué d'éclatantes, ce petit temple apparaît comme un bibelot parisien entouré de la gloire du ciel, de nuages d'apothéose, de rayons de soleil qui donnent leur dorure aux arbres, aux bateaux, aux courtes vagues du fleuve, aux pierres du quai, aux boîtes des bouquinistes qui s'ouvrent béantes devant l'Institut, avides de quelque proie imprimée.

Et voici la dernière vue de Paris, une vision fantastique du Palais du Trocadéro, aperçu comme une ombre, dressant ses deux minarets au-dessus des maisons de Passy. Plus que le portrait du Trocadéro, c'est le portrait du remorqueur, courant en pleine Seine, semblable à un énorme poisson au ras de l'eau, avec ses gros yeux vitreux et féroces projetés à l'avant, son dos chargé d'une passerelle et d'un court tuyau qui vomit une épaisse et noire fumée, respiration du monstre agile qui remonte le courant, traînant après lui une flottille de chalands plats, engagés sous le pont, les derniers presque indistincts dans la brume. Gest à travers la fumée noire du remorqueur que s'évoquent le pont, les maisons, le palais, sous un ciel où le vent emporte les nuées.

Le graveur qui a conçu et exécuté ces Cinq Vues de Paris a montré déjà l'acuité et la force de sa vision, l'intelligence de son choix. Apparition légère et fantastique du Trocadéro, mirage sur le ciel d'une vie orientale, — mise en scène de l'Institut par une eau-forte blonde, jolie, coquette, tumultueuse, — petit bras de la Seine enserrant l'île Saint-Louis et bordant les hautes maisons du quai des Célestins, — geste de Henri IV sur le Pont-Neuf, en avant du Louvre et parmi les maisons du vieux Paris, — grave apparition de Notre-Dame précédée de Charlemagne, — tels sont les thèmes inscrits et développés par Auguste Brouet sur ces cuivres où l'on peut croire qu'il a dessiné d'après nature les spectacles dont il voulait rendre l'éblouissement : l'une de ces gravures ne reproduit-elle pas le sujet à l'inverse de la réalité? Toutes ont à la fois les signes de la réflexion et de la fougue. La mise en page des sujets est irréprochable, l'apparition des masses de pierre sur le ciel est calculée pour l'équilibre d'une façon que l'on peut dire mathématique, les constructions ont la solidité des vieilles architectures, les lignes des quais, les arêtes des monuments ont de cette netteté linéaire qu'observa Méryon, et cette rigidité est enveloppée des jeux fantastiques de l'atmosphère, des mouvements des nuées, des lumières du ciel, de balafres et de repliements de traits, de hachures contrariées, des violences et des douceurs d'une pointe qui s'enfièvre et s'apaise pour tenter d'exprimer l'inexprimable. On ne peut qu'admirer l'artiste qui sait unir une science si exacte à un enthousiasme si juvénile par une œuvre aussi rare, qui annonce et qui promet la moisson des œuvres futures. Celle-ci restera comme un témoignage précieux d'un talent qui se cherche et qui se trouve à travers les aspects réels et les mirages de la cité merveilleuse, le Paris du fleuve et des quais, la vieille ville des artistes, des poètes et des rêveurs.

Il est juste d'associer au nom de Brouet, le nom de M. Valcke, imprimeur des Batignolles, qui a supérieurement tiré les Cinq Visions de Paris.

Ces feuilles de papier témoigneront ainsi d'aspects qui ne sont pas à l'abri des bouleversements, des catastrophes, des destructions. Nous avons vu la mort planer au-dessus de la ville, nous avons entendu l'arrivée des obus lancés par les canons à longue portée, et nous admirons avec mélancolie les décors admirables édifiés par le travail patient des générations. Gardons et transmettons ces images précieuses.
GUSTAVE GEFFROY.