une vue des coulisses d'un cirque.

Le Petit Cirque Pinder,
eau-forte d'Auguste Brouet.

En 1930, quand Brouet est au faîte de la renommée, Raymond Hesse nous livre, dans son volume des Artistes du Livre [1], un récit très précis de l'enfance de l'artiste. Il raconte le milieu forain, la mère et son petit cirque, l'incendie et la misère. Cette enfance parmi les saltimbanques, quel détail biographique révélateur, qui rend immédiate la sympathie évidente de l'artiste pour les scènes de cirques, les parades de théâtre et autres acrobates en représentation, qui sont parmi les plus belles feuilles de son œuvre !

A y regarder de près cependant, les circonstances de ces premières années paraissent moins certaines. Tous les articles ne parlent pas en effet du cirque et des forains. La première mention n'en apparaît même qu'en 1922, peu après l'exposition qui révéla Brouet aux amateurs parisiens, dans une brève à vocation éminemment promotionnelle, qu'Etienne Bignou, le très dynamique marchand d'art, fit paraître dans American Art News[2] , un hebdomadaire américain.

Le fait est repris de façon hésitante en 1925 par Clément-Janin, pour un autre périodique américain, le Print Connoisseur, écrit :sa mère possédait un modeste cirque ambulant mais l'auteur fait aussi part de ses doutes puisqu'il ajoute bientôt[3] :

curieusement, de l'établissement maternel ce peintre des saltimbanques n'a retenu que la tente et les gradins

un convoi de romanichel, avec une roulotte.

Le Défilé de Romanichels,
eau-forte d'Auguste Brouet.

En 1927, Henri Focillon s'entremet à son tour par un article lyrique, dans lequel le style soutient l'enthousiasme, à défaut de faits. Et sous sa plume, le trait biographique semble prendre une forme encore plus vague, de conjecture, voire de fantaisie évoquée pour remplir les grands blancs qui traversent l'existence d'un artiste excessivement discret.

Si j'écrivais une biographie féerique du graveur, je supposerais - sans doute il n'en est rien - qu'il est né un soir de parade, sous une vaste tente de toile, ou bien dans une de ces cabines roulantes que ferment de petits volets et que surmonte le tuyau de zinc d'une cheminée [...]

Et l'élément biographique ne semble prendre vraiment corps en détail qu'en 1930 avec Raymond Hesse [1]

Ma mère, me confie Brouet, tenait un manège qui a brûlé à la foire de Neuilly. Ainsi donc la biographie féerique de Focillon se réalise.

De là on le retrouve affirmé chez les biographes ultérieurs comme J.-R.~Thomé (Fils de forains - sa mère, nous avait-il confié, exploita un cirque, un manège de chevaux de bois- [4]) ou Lucien Descaves (Fils de ses oeuvres, plus que de la femme qui l'avait mis au monde, en 1872, dans une roulotte... Père inconnu... Pour toute famille, les forains et les saltimbanques parmi lesquels son enfance s'était écoulée. Sa mère avait tenu successivement un manège de chevaux de bois et un petit cirque. [5]) et enfin dans l'Inventaire du Fonds Français [6].

Mais, pour quelque raison, ce trait biographique séduisant n'apparaît pas dans les sources antérieures. On ne le trouve pas en 1914, ni dans l'article de Charles Saunier pour Art et Décoration[7], ni dans celui de Jean Heubert pour La Gravure et la Lithographie Françaises[8] , article pourtant alimenté à la meilleure source, puisque c'est Georges Grignard qui en fournit l'illustration, et en fut peut être aussi le commanditaire.

Les autes textes du tout début des années 20 sont également muets à ce sujet : l'article de Valotaire pour International Studio[9] , les préfaces de G. Geffroy, pour le catalogue de l'exposition de 1922[10] , pour l'Oeuvre gravé de 1923[11] , et surtout pour les Frères Zemganno[12] , dont le récit est tellement habité du  monde du cirque qu'il aurait immanquablement appelé un tel détail biographique. Et cette fois-ci encore c'était un proche, Frédéric Grégoire, l'ami exhubérant, et l'éditeur du livre, qui était le commanditaire de la préface !

une jeune femme coud sur le pas d'une échoppe.

La Petite Brocanteuse, peut-être un portrait de la mère de l'artiste,
eau-forte d'Auguste Brouet.

Se pose alors la question de l'ascendance de la mère d'Auguste. On peut la retracer par les documents de l'état civil et les recensements. En 1833 à Aulnoy, village situé quelques kilomètres au nord de Coulommiers, en Seine et Marne, décède à l'âge de trente cinq ans Pierre Walle, meunier exerçant au moulin de la Roche. Sa veuve, démunie, trouve asile chez ses parents, déjà âgés, qui habitent Saint-Martin les Voulangis, près de Crécy la Chapelle, situé à une dizaine de kilomètres de là. Elle emmène avec elle sa dernière fille, Désirée, âgée de quatre ans, tandis que ses autres enfants, plus âgés, restent probablement au moulin avec leur oncle. Puis, pour subvenir aux besoins de chacun, la veuve trouve une place de domestique dans une bourgade de la région, la Haute-Maison. Désirée est alors élevée par sa grand-mère ; elle apprend à coudre afin d'apporter sa contribution aux ressources de la famille.

Une quinzaine d'années passent ainsi. En 1849 Désirée met au monde une première fille, prénommée Désirée Julie. En 1852 naît Clémence. L'année suivante Désirée épouse Jules Joseph Massé, le fils d'un forgeron de Crécy la Chapelle. C'est dans cette bourgade que la famille s'installent pour quelques années, rue Dame Gille, à proximité des beaux-parents. A la mort du beau-père, la famille s'établit à Rozay en Brie, à une quinzaine de kilomètres au sud, où Jules embrasse le métier de son père, forgeron. Le couple a encore plusieurs enfants, qui pour la plupart mourront très jeunes. Puis en 1868, Désirée Julie met elle-même au monde un garçon. Son mariage, en 1874 à Précy sur Oise, avec un jeune garçon limonadier de Paris, légitimera le petit Prosper Gallois.

Clémence, quant elle, quitte Rozay pour Paris, sans doute avec la volonté d'y gagner sa vie grâce au métier de couturière que sa mère lui a appris. En 1872, elle donne naissance à l'hôtel Dieu, à Paris, au petit Auguste, qui sera légitimé lui aussi en 1874 par le mariage de Clémence avec Toussaint Brouet[13] . L'image la plus juste que l'on semble pouvoir se faire de la mère d'Auguste est donc celle d'une jeune femme d'origine rurale, de condition modeste, entraînée dans l'exode vers la capitale, tout à faite comme la Marthe d'Huysmans dont Brouet illustrera bien plus tard les tribulations.

Notes:

[1] Hesse, R. Auguste Brouet Babou, 1930.

[2The fact that Brouet was, so to speak, born in a gypsy caravan, and that he spent most of his youth in the circus ring... American Art News, 1922, 21, n° 5, pp. 1-10

[3] his mother] owned a modest travelling circus. [...] Curiously enough, of the maternal establishment this painter of mountebanks remembers only the tent and the tiers of benches Clément-Janin The Print Connoisseur (New-York), janvier 1925

[4] J. R. Thomé, Atalante, janvier 1942, 2.

[5] L. Descaves, Souvenirs d'un ours, Editions de Paris, 1948.

[6] J. Laran & J. Adhémar, Inventaire du fonds français, Bibliothèque Nationale, 1942, p. 451.

[7] Charles Saunier, Art et Décoration, vol. 18 n° 2 (février 1914) 55-58.

[8] J. Heubert, Graveurs et Lithographes d'Aujourd'hui: Auguste Brouet, La Gravure et la Lithographie Françaises, 1914, 196-20

[9] M. Valotaire, Auguste Brouet, Painter-Etcher, International Studio, 1920.

[10] Exposition Galerie Barbazanges, Paris, mars 1922.

[11] G. Boutitie, Auguste Brouet -- Catalogue de son œuvre gravé, Gaston Boutitie, 1923.

[12] E. de Goncourt, Les Frères Zemganno, Frédéric Grégoire, 1921

[13] Acte de mariage, Paris XIXème, 16 mai 1874, Brouet-Massé.