Toussaint Brouet, le père d'Auguste, est issu d'une famille de la banlieue Est de Paris. Le fief de la famille est Villemomble. Le grand-père, Eugène, est plumassier, installé aux Lilas avec les siens. Toussaint Brouet, âgé de vingt ans en 1872, est lui aussi dans le métier : il est teinturier en plumes[1]. A cette profession, haute en couleur s'il en est, Clément-Janin donnera une tonalité plus neutre, en le qualifiant d'"ouvrier chimiste"[2]. Ce père, Auguste semble ne l'avoir que peu connu, et il apparaît effectivement comme un personnage quelque peu fantasque, si l'on en croit la seule notation qui nous reste de lui. En effet, toujours selon Clément-Janin, "il vivait dans une sorte de Cours des Miracles à Belleville, alors le centre de l'agitation politique, plus pauvre que Job, plus rebelle que Barbès"[3]. Ce père si empreint de l'air du temps meurt d'ailleurs assez tôt, en 1895, à Villemomble.

le visage d'un jeune homme, l'air un peu hagard

Le portrait de Spies, peut-être un portrait du père de l'artiste,
eau-forte d'Auguste Brouet, vers 1904 (Ba 22, Bo 65).

Notons un détail remarquable encore rapporté par Clément-Janin : la gravure Le père Spies[4] serait un portrait de son père, dessiné de mémoire[5] . Cette estampe, une toute petite eau-forte datée de 1904 par Grignard, prend donc un relief particulier s'il s'agit bien du portrait de ce père éloigné, et décédé depuis presque dix ans. Dans ce portrait gravé prestement, de chic, on découvre un homme mal mis, l'oeil un peu hagard ou, selon la formule de Clément-Janin "aux cheveux broussailleux, la moustache en bataille"[6] . Si l'on ne suit pas Clément-Janin dans son identification du modèle, on peut aussi penser qu'il s'agit du portrait d'August Spies, un anarchiste d'origine allemande impliqué et condamné dans l'affaire du Haymarket à Chicago en 1886. Cette version nous laisse sur le même terrain de contestation sociale, qui n'est pas complètement improbable. Brouet entretenait en effet une solide amitié avec Vaughan Trowbridge qui illustra en particulier Paris and the Social Revolution de Alvan Sanborn, édité à Boston en 1905.

Mais surtout ce Portrait de Spies semble former paire avec une autre estampe, connue sous le nom de Petite Brocanteuse. Elle est datée elle aussi de 1904 par Grignard et a les mêmes dimensions que le Portrait de Spies, qui sont singulièrement petites. On trouve ces deux gravures associées dans le catalogue de l'exposition des Peintres-Graveurs de 1906, et aussi dans le catalogue Boutitie. Une annotation de Grignard[7] précise le titre de cette seconde gravure : "Brocanteuse rue Vayron". Or plutôt qu'une brocanteuse on y voit une couturière. Quant à la rue Vayron, elle n'existe pas, mais on trouve dans le bas Montmartre une rue Véron, dans laquelle, selon Thomé la mère de Brouet s'est installée, plus tard, comme marchande à la toilette[8] . Ne doit on donc pas voir dans cette minuscule scène de rue de trois centimètres sur quatre un souvenir de sa mère ? Et proposer ainsi cette hypothèse, fragile mais séduisante, que ces deux eaux-fortes ont été pensées comme une paire de portraits, ceux des parents de l'artiste ? Le faisceau d'indices est bien sûr ténu, et ne nous laisse qu'une conjecture, mais si émouvante !

Notes:

[1] Acte de naissance, département de la Seine, 22 octobre 1852 (reconstitué).

[2] "chemical worker", Clément-Janin The Print Connoisseur (New-York), janvier 1925.

[3] "He lived in a sort of Cour des Miracles in Belleville then the center of political agitation, in worse misery than Job, more rebellious than Barbès" ibidem.

[4] Dénommée le Portrait de Spies dans Boutitie, on trouve encore plusieurs autres titres pour cette même gravure: "Tête d'homme", "Portrait d'homme", l'Alcoolique". Grignard quant à lui, très prosaïque, écrit qu'il s'agit du portrait de l'homme de ménage de Brouet.

[5] "The etching Le Père Spies is a portrait of his father drawn from memory" ibidem.

[6] Dans le texte "in battle, moustached, mounted on a shaggy horse" (sic) ; Le traducteur, désarçonné, n'avait visiblement pas la gravure sous les yeux et lut en outre "chevaux" pour "cheveux" ibidem.

[7] Catalogue manuscrit, BPL, Boston.

[8]  J. R. Thomé, Atalante, janvier 1942, 2.