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Couverture d'En revenant de la revue de Paulus, lithographie de Faria, vers 1887. Si Auguste Brouet a été un temps apprenti chez Faria, il est évidemment impossible de dire à quelles oeuvres il aurait directement contribué.

Cândido de Faria était un Sud-américain qui s'illustra – si l'on ose dire – à Paris au tournant du siècle dans la lithographie artistique à vocation commerciale. Il avait d'abord fondé ou contribué à plusieurs feuilles de chou satyriques au Brésil, puis en Argentine, et s'était ainsi forgé une jolie réputation de caricaturiste. Il débarqua à Paris en 1882 et y fonda un atelier lithographique qui se nourrit de sa faconde graphique et ne tarda pas à se transformer en affaire prolifique. Si l'un de ses plus grands titres de gloire fut la création d'affiches de spectacle à partir de 1895, et surtout des premières affiches de cinéma pour la Gaumont ou pour Pathé, à partir de 1902, Faria sut aussi, dès son arrivée à Paris, tirer profit de l'abondant marché de partitions musicales de chansonnettes et autres airs de vaudevilles qui faisaient fureur auprès d'un large public. C'est d'ailleurs à ce titre qu'il fut le principal éditeur du Répertoire Paulus, une entreprise éditoriale vouée à prospérer sur l'engouement populaire suscité par les spectacles et les chansons du célèbre artiste de café-concert Paulus.

Dans le monde du café-concert, Paulus est un novateur. C'est lui qui lance un style de numéro tout en mouvement dont le tourbillon lui vaudra de Francisque Sarcey, critique lui-même assez ventripotent, le qualificatif de "gambillard". Paulus est attentif aux affaires de la cité: la chanson "En revenant de la Revue", avec ses allusions à peine déguisées au général Boulanger, lui vaudra en 1886 un large succès à l'Alcazar d'été. En affaire, il n'est pas en reste. Il décrit dans ses mémoires[2] une de ses trouvailles:

Delormel et Garnier, pour les paroles, Frédéric Wachs, pour la musique [...] avaient fait "les Statues de goguette", dont le succès fut considérable. La censure mutila bien les couplets, mais ce qui restait suffit à provoquer les rires et les applaudissements. Il y avait surtout dans le couplet final un : J'm'en f... ! de M. Mesureur, dont l'actualité mettait en liesse les auditeurs. De cette chanson naquit l'idée, entre Delormel, Garnier et moi, de nous faire éditeurs du Répertoire Paulus, qui nous rapporta une fortune.

Comme quoi l'industrie des produits dérivés ne date pas d'hier...

C'est donc à cette école que le jeune Brouet reçu sa toute première initiation aux arts graphiques et, comme le rapporta plus tard Heubert avec ironie[3],

sur des couvertures de musique, il épandit alors plus de six cents Paulus, ce qui n'est pas un mince titre de gloire.

On notera que cette première approche ne développa pas chez lui le goût de la lithographie, puisqu'il deviendra graveur avant tout, à tel point qu'il ne nous reste qu'une seule lithographie de sa main (Au Creusot - Les Fours (2ème planche), Ba 192), une œuvre toute de circonstance.

Il nous faut cependant imaginer qu'à l'occasion de son passage chez Faria il se sentit quelque don pour le dessin, puisqu'il alla le cultiver auprès d'Eugène Quignolot (1847-1919/1925), professeur de dessin aux Ecoles Municipales des Batignoles[3], à deux pas de Montmartre où Brouet résidait sans doute alors avec ses parents. Quignolot, qui donnait des cours du soir, présentait régulièrement les plus méritants de ses élèves au concours des Beaux-Arts. C'est probablement ainsi que dès seize ans, vers 1889, Brouet se trouva quelques temps à fréquenter l'atelier d'Elie Delaunay puis, à la mort de celui-ci en 1892, celui de Gustave Moreau, rue de la Rochefoucauld[4].

Dans le registre de la conscription – il a 20 ans – figure sous la rubrique "Profession" l'indication "Peintre". On imagine qu'il ne le déclara pas sans un peu de fierté ; mais demeurant apparemment au domicile de ses parents, il n'en reste pas moins qu'il connaissait très vraisemblablement les difficultés habituelles à l'état de jeune rapin. S'il avait commis dans son jeune âge une petite estampe, gravée sur zinc avec des moyens de fortune[5] , cette technique à l'époque n'avait pas non plus retenu son attention. Au contrainte,

[...] pour vivre, il fabrique dessins et aquarelles qu'il a parfois la satisfaction de voir en des vitrines flatteusement attribués à des noms bien cotés

En fait, ce n'est qu'au retour du service militaire, brièvement effectué à Verdun entre novembre 1894 et juin 1895, qu'il se mit sérieusement à la gravure. Il s'y mit seul, utilisant une presse trouvée à la foire à la ferraille; expérience certainement concluante, car sa pratique de graveur se développa sensiblement dans les années suivantes. Mais là encore, ce n'est pas de cette gravure originale à laquelle son nom est resté associé que nous parlons. Il ne s'agit que du second degré de la hiérarchie des misères, la gravure de reproduction, par laquelle il fit ses premières armes.

Notes:

[1] Jean Guiffrey "Auguste Brouet - aquafortiste parisien" Byblis 4 1922 p. 141.

[2] Les mémoires de Paulus sont disponibles en ligne sur le site Du temps des cerises.

[3] Jean Heubert, "Graveurs et Lithographes d'Aujourd'hui: Auguste Brouet", La Gravure et la Lithographie Françaises, 104 1914 p. 196-202.

[4] R. Hesse, Auguste Brouet Babou, 1930.

[5] Le motif de corps de garde du XVIIème de ces Petits joueurs de dés (Ba 1) est d'ailleurs assez caractéristique de ce penchant pour les hollandais qu'il aurait développé auprès de G. Moreau[3].