Le 8 août 1926, une automobile s'immobilise dans la cour du prieuré d'Abos, résidence pyrénéenne du gentilhomme campagnard et écrivain régionaliste Charles de Bordeu. Celui-ci jette sur le papier une dernière pensée :

je dirai donc que ces défricheurs obstinés du fait, ces savants très volontiers héroïques sont en effet des témoins, au même titre que le religieux dans ses oraisons, que le poète inspira...

Puis, laissant là son travail, il descend accueillir les visiteurs, l'éditeur d'art Gaston Boutitie accompagné du peintre et illustrateur Renefer : ils se sont mis d'accord avec Bordeu pour publier une édition illustrée de luxe de Terre de Béarn, l'un de ses récents ouvrages, et Boutitie a entrepris de faire découvrir à l'artiste la terre que chante le texte de Bordeu. On se salue et peu après on s'engage dans un chemin pour une promenade vers la saligue proche, et une découverte du Gave sous la conduite de l'écrivain. Mais après quelques centaines de mètre, le vieillard est frappé par une violente congestion cérébrale. Transporté au prieuré, il décède le soir même[1] . De retour à Paris, l'artiste et l'éditeur se mettent à l'ouvrage, et le livre paraît en 1927[2] .

Deux pêcheurs au bord d'un cours d'eau
Gaston Boutitie enfant,
avec sa mère Judith Séris, vers 1869.
Photo conservée au Centre d'Etude
du Protestantisme Béarnais, Pau (60J 414 H6).
Copyright ADPA/CEPB.
Si l'éditeur d'art Gaston Boutitie a laissé peu de traces, au moins doit-on reconnaître que pour notre enquête, la singularité tant de son prénom que de son patronyme nous laisse un espoir. Or on trouve un Pierre Gaston Boutitie, né au Fleix, dans une communauté protestante de la Dordogne, le 19 septembre 1867[3] . Sa mère, Judith Séris, est originaire du Béarn, et c'est à Orthez que Gaston passe sa prime enfance et que naît son frère cadet, Henry. Une photo des deux enfants est conservée à la bibliothèque du Centre d'Etude du Protestantisme Béarnais à Pau, ainsi qu'une photo de sa mère, assise, le tenant dans ses bras[4] . Las, la jeune femme décède bientôt, et ses deux fils retournent vivre au Fleix jusqu'à leur adolescence. Enfant intelligent, Gaston embrasse une carrière d'ingénieur après avoir étudié à l'Ecole centrale[5] . Il s'intéresse à des domaines variés. Avec un certain Delahaye, il est l'inventeur d'un appareil indicateur automatique des fuites de gaz par mesure gravimétrique (brevet 229341, 12 avril 1893[6] ) qui eut les honneurs d'une présentation devant l'Académie des sciences. La lecture du Génie Civil nous apprend que ce baroscope est constitué d'une sphère d'aluminium équilibrée, dans l'atmosphère ordinaire, par un contrepoids. En présence d'un gaz de densité différente, la rotation du fléau conduit à la formation d'un contact électrique qui déclenche une alarme[7] .  Invention raisonnable dans un siècle qui, en pleine effervescence positiviste, s'enthousiasme pour la technique. On note non sans intérêt que le brevet 229340, déposé par un certain Bajac, revendique un appareil à double effet fonctionnant à la fois comme écrouteuse-émotteuse et comme rouleau et le brevet 229342 la combinaison d'un bateau de sauvetage, d'un garde-manger et de moyens pour relier à la terre un bateau en détresse. Quant au chronotype qui est décrit dans le Génie Civil à la suite de l'indicateur automatique de Boutitie et Delahaye, il répond - déjà ! - à la façon fiéveuse avec laquelle se dépense l'existence moderne en permettant d'en enregistrer avec une rapidité et une précision extrêmes, les évènements successifs. A la fin du siècle, Boutitie s'intéresse à une innovation révolutionnaire : installé alors à Bayonne[8] , non loin de ses terres d'enfance, il dépose en 1898 des brevets concernant des voitures automobiles[9] . Son co-inventeur de 1893, ce Delahaye, était-il donc le fabriquant d'automobiles ? On peut s'interroger car l'adresse mentionnée dans le brevet de 1893 est le 1 cité Gaillard, qui est celle... du peintre ! Au tournant du siècle, de retour à Paris, Boutitie s'occupe d'éclairage, avec des systèmes de bec à incandescence à l'alcool[10] (1901, 1903), développés par un certain Tito Landi, jeune homme dont la firme produira plus tard, dans les années 20 et 30, un nombre incalculable de lampes à essence.

Après 1903, on perd la trace de l'ingénieur Gaston Boutitie. Mais en 1915, peu de temps après le début de la guerre, donc, paraît une petite suite d'estampes, gravées par Morin et publiées par G. Boutitie, éditeur, rue des Trois Bornes[11] , dans le XIème arrondissement de Paris. Bénéficiant de l'engouement pour les estampes de guerre, cette entreprise éditoriale devient rapidement florissante. Plusieurs recueils sont édités chaque année, œuvres de Maufra, Brouet et d'autres, et tout particulièrement de Renefer. C'est ce même Renefer qui illustrera une réédition du Feu d'Henri Barbusse. Premier ouvrage illustré publié par Boutitie, à la fin de la guerre, il connut le succès et c'est peut-être ce coup de maître éditorial qui conduisit Boutitie à se lancer dans l'édition de livres illustrés. Ainsi, après le Feu, il édita d'abord une douzaine de livres ornés le plus souvent de bois ou de lithographies[12] . Les artistes auxquels l'éditeur eut le plus fréquemment recours sont Drouart et Renefer, le passage du dessin au bois étant assuré par Eugène Dété. Ces techniques de l'estampe s'y prêtant, les ouvrages furent tirés à un nombre élevé d'exemplaires, qui dépassait généralement le millier. On peut penser que c'est à cette activité éditoriale que se consacrait la société d'Edition d'Art Gaston Boutitie, qui fut fondée vers 1922[13]. Au delà de l'édition, on découvre également une activité d'imprimeur. Il est difficile d'évaluer le nombre d'ouvrages illustrés imprimés par Boutitie pour d'autres éditeurs, mais on note qu'il travailla en particulier pour Ferroud, pour qui il imprima par exemple Sapho, d'Alphonse Daudet, illustré par Auguste Leroux en 1923 ou encore La Légende de Saint Julien l'Hospitalier, de Gustave Flaubert, avec des illustrations en couleurs de Maurice Lalau en 1926. L'atelier d'impression était situé au 174 quai de Jemmapes. A cette adresse, située à la marge des quartiers industriels de Paris, non loin du fameux Hôtel du Nord, immortalisé par Eugène Dabit, on trouve une sorte de cité artisanale dans laquelle exercent principalement des artisans de la métallurgie[14] . Les métiers du papier et de l'impression sont également très présents dans le quartier puisque s'y trouvaient au tournant du siècle plusieurs imprimeries lithographiques dont le célèbre établissement Camis. C'est d'ailleurs non loin de là qu'on peut voir encore aujourd'hui l'usine Clairefontaine, le dernier établissement industriel de Paris intra muros.

Mais les ambitions de l'éditeur ne s'arrêtèrent pas là. Il établit les Editions de l'Estampe en 1924[15] , qui publièrent des livres illustrés de luxe. Brouet grava l'illustration de trois d'entre eux, voire quatre si l'on admet que le Dimanche à la Campagne fut édité par Boutitie. L'illustration recoure donc ici à la technique plus délicate de l'eau-forte, et le tirage est plus confidentiel. On a pu constater que les choix éditoriaux de Boutitie sont assez tranchés : auteurs classiques comme Voltaire, modernes bien établis par la critique tels Anatole France ou Louis Bertrand. C'est donc assez naturellement qu'on trouve associés à ces entreprises éditoriales les graveurs de la veine classique tels Brouet. Un peu plus tard, Drouart et André Mare furent également sollicités par Boutitie pour illustrer de lithographies d'autres de ses précieux volumes, ainsi que Renefer pour la Terre de Béarn paru en 1927. Hélas, avec cet ouvrage la carrière d'éditeur de Boutitie touche à son terme. Le 25 juin 1928 une note paraît dans le Journal des Débats. Elle est consacrée aux illustrations de Bouroux pour Colette Baudoche, de Maurice Barrès, imprimé par Boutitie, dont on apprend qu'il est décédé récemment, à l'amer regret des bibliophiles[16] .

Nous n'avons aucun document pour comprendre la période qui s'étend de 1903 à 1915 et nous ignorons donc comment l'ingénieur Boutitie en vint à se faire imprimeur et éditeur d'art. Cependant, l'identité des deux personnes ne fait aucun de doute. Si l'allusion transparente de Bormans qui qualifie Orthez de "petite patrie" de l'éditeur pouvait encore laisser un doute[17] , elle se trouve confirmée de façon rigoureusement administrative par la mention des lieu et date de naissance portée sur le registre du commerce en 1924 lors de l'inscription de la société en commandite simple Editions d'Art Gaston Boutitie, lesquelles sont bien celles de l'ingénieur. Il est très possible qu'en 1915 son intérêt pour l'estampe soit récent : Grignard, dans une lettre à Sagot, mentionne les estampes faites pour le dénommé Boutitie, ce qui ne paraît pas témoigner d'une grande renommée. Peut-être les recherches futures pourront elles être orientées par un indice ténu, des liens évidents entre les entreprises éditoriales de Boutitie et la personne d'Ernest Flammarion ? Ainsi l'édition originale du Feu, en 1917, fut publiée par Flammarion ; l'un des ouvrages édités par Boutitie en 1921, Les Amours, de Ronsard, porte aussi l'adresse de Flammarion ; lorsque la société d'Editions d'Art Gaston Boutitie fut dissoute en 1926, le liquidateur était Flammarion[18] ; enfin Renefer, qui n'illustra pas moins de six livres pour Boutitie de 1918 à 1927, fut éditeur artistique chez... Flammarion[19] . Voici qui laisse la place à des hypothèses diverses... en attendant qu'émergent de nouveaux documents .

Addendum - 27/05/2017 : je remercie l'arrière petit-neveu de Gaston Boutitie, qui a bien voulu rechercher et me communiquer d'intéressantes précisions biographiques, mentionnées dans les notes.

Notes:

[1] Charles Pyrène, Le dernier jour de Charles de Bordeu, Revue de Béarn, 1927 n° 2 p 101.

[2] Bormans in Journal des Débats Politiques et Littéraires, 4 mai 1927.

[3] Archives départementales de la Dordogne.

[4] Les annotations manuscrites figurant au verso de ces clichés le prénomment Gustave et non Gaston, mais ce surnom d'usage est confirmé par les recensements nominatifs de la période (Archives départementales de la Dordogne, recensement du Fleix, 1876 p. 281 et 1881 p. 113).

[5] selon la mention portée sur sa fiche de matricule (Archives départementales de la Dordogne, 1887) - son nom n'a cependant pas pu être retrouvé au cours d'un examen rapide des archives des Ecoles centrales de Paris et de Lyon. Je remercie les services de la bibliothèque de l'Ecole centrale de Lyon pour leur aide. (27/05/2017) Il s'agit bien de l'Ecole centrale de Paris, selon une information fournie par son arrière petit-neveu.

[6] Bulletin des lois de la France, juillet 1894.

[7] Le Génie Civil, 2 septembre 1893 p. 287.

[8] cf. sa fiche de matricule.

[9] Bulletin des lois de la France, juillet 1900. p. 1063, n° 281810, ainsi qu'en Espagne - Industria e invenciones 27 mai 1899 p. 207, n° 23886.

[10] Concours international de moteur et appareils utilisant l'alcool dénaturé, rapport des jury, 1902, p. 52.

[11]  Les Chevauchées de la Walkyrie, Vingt eaux-fortes originales, 1914-1915, Louis Morin, Boutitie éditeur.

[12] pour un recensement, voir cette page.

[13] Moniteur de la Papeterie Française, 15 décembre 1922. La société fut déclarée au registre du commerce le 24 septembre 1923.

[14] comme le révèlent les Bottins des années 20.

[15]  les statuts ne furent pas déposés au registre du commerce.

[16] p. 4. (27/05/2017) Un faire-part communiqué par l'arrière petit-neveu de Gaston Boutitie, donne la date exacte de son décès, le 23 février 1928, "à Paris", sans, cependant, qu'une mention n'apparaisse à l'état-civil de la ville. Il fut inhumé au Fleix le 28.

[17] Journal des Débats, 4 mai 1927, p. 2.

[18] Archives Commerciales de la France, p. 639, 1926.

[19] selon le site renefer.org.