Léopold Coren est né le 26 juillet 1877 à Salon de Provence. La petite ville de Provence profite de l'ouverture récente d'une ligne de chemin de fer et vit un remarquable essor économique. Elle prospère tout particulièrement du commerce de l'huile d'olive et du savon. Fils de négociants aisés, le jeune Coren fréquente les salons cossus de la bourgeoisie locale : les comptes rendus de quelques-unes de ces amicales sauteries nous sont parvenus dans la Vedette de Marseille. On y découvre qu'il fait preuve de talents musicaux bien affirmés : là il tient les orgues lors d'un mariage distingué[1], ici on donne une de ses pièces[2]. On le retrouvera plus tard à l'inauguration de la fastueuse salle de concert de la villa Armieux à Salon, en 1908, inauguration au cours de laquelle Mme Armieux interprétera elle-même deux actes de Thaïs, avec la complicité de quelques invités et accompagnée par l'orchestre de la ville[3].

Ce brillant jeune provençal monte assez vite à Paris, où il se fait connaître comme musicien, aussi bien compositeur qu'exécutant, et aussi dans une moindre mesure comme journaliste et dramaturge. On n'a que peu de textes de sa main : ici il est fait mention d'une pièce de théâtre, étrangement intitulée En bégayant, et donnée au théâtre de Cluny[4], là on rencontre un article dans un périodique...
C'est donc bien un aréopage de musiciens provençaux que le mariage de Frédéric Grégoire, puisqu'outre Coren, on y rencontre aussi Firmin Delrieu, le chanteur, et bien sûr le marié lui-même, qui donnait alors dans l'art lyrique !

Coren a une fibre sociale affirmée. Il contribue 5 fr. à la souscription pour l'érection d'un monument en honneur d'Emile Zola[7]. Il dirige la partie lyrique d'une soirée d'art social précédée d'une conférence du poète P. V. Roinard. Généreux et hospitalier[5], il a l'amitié facile. Ainsi en 1903 il s'entremet pour aider un camarade "victime du militarisme"[6]. Il fréquente le milieu des artistes, et tout particulièrement la famille Deluermoz, Savoyards émigrés qui donnèrent à Paris plusieurs artistes de premier plan. Parmi les membres de la fratrie, les plus connues furent deux des soeurs cadettes, Jeanne Delvair (née en 1877) et Germaine Dermoz (née en 1888), qui menèrent de brillantes carrières d'actrices, tandis que leur frère, Henri (né en 1876), peintre animalier, fut tout comme Brouet lui-même l'un des protégés de l'éditeur Frédéric Grégoire. Leo Coren épousera l'une des aînées des filles Deluermoz en la mairie du XVIIIème arrondissement de Paris en janvier 1904, légitimant à cette occasion deux enfants. Son épouse porte le prénom assez rare de République Française, prénom qui illustre assez les idées du père Deluermoz. A sa décharge, il faut dire que la demoiselle est née boulevard de Strasbourg, à Paris, le 18 janvier 1871, circonstances qui appelaient aux débordements patriotiques les plus irraisonnés.

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Une Panhard-Levassor de 7 ch, datant de 1903 - Montagu Motor Museum

Il ne faut pas penser cependant que Léo Coren est un artiste qui tire le diable par la queue. A une époque ou l'automobile est un luxe, on le voit mettre en vente à Paris sa Panhard 7 chevaux Phenix[8]. Plus tard, en 1908, c'est à Salon qu'il se propose de céder une limousine de grand luxe de 24 chevaux[9]. Il faut donc croire que les affaires de la fabrique d'huile marchent bien, et qu'il n'est pas dans le besoin. A vrai dire, ce musicien et homme de lettre est aussi animé d'une véritable passion pour la mécanique : il semble que tout ce qui peut être propulsé par un moteur l'attire. Son automobile, il ne la conduit pas : il la pilote. Il participe ainsi à des courses, dont le meeting de Salon de 1908, où il termine 1er de sa catégorie en bouclant les 5 kilomètres en 2 min 43 s, soit tout de même une moyenne de 110 km/h[10]. Sa curiosité semble d'ailleurs sans borne. Le nautisme motorisé l'intrigue également : il écrit ainsi en 1901 un compte rendu[11] qui commence par ces mots

Le moteur léger qui a permis à M. Santos-Dumont de tenter la conquête de l'air, après avoir permis aux "chauffeurs" de s'attirer la malédiction universelle, est en train d'opérer, grâce à un dispositif particulier, une petite révolution dans la navigation fluviale.

et qui est consacré au développement du "propulseur universel amovible", plus connu de nos jour sous l'appellation de moteur hors bord. L'invention suscite son admiration par sa légèreté et l'agilité qu'il confère à toute sorte d'embarcation.

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Portrait photographique de Léopold Coren - vers 1918

Enfin, il s'intéressa - naturellement - à l'aviation, et ce dès 1910. S'étant initié au pilotage des avions[12], il rejoint la base de Cazaux peu après le début de la guerre. C'est là, au bord du lac, qu'on met sur pied la formation des pilotes. Les appareils sont d'ailleurs des hydravions. Il fut un temps instructeur puis rejoignit la base d'hydravion d'Alger en 1917. C'est là qu'au cours d'une reconnaissance, accompagné de l'enseigne Darchis de Lantier, il découvre un sous-marin allemand en embuscade. Le bâtiment esquisse une canonnade puis essaye de prendre la fuite en plongée, mais un habile lâcher de bombe - opération très manuelle à cette époque - fait de Coren le premier pilote français à couler un sous-marin au cours d'une attaque aérienne[13]. Ce fait d'armes, qui tient assez du combat de dinosaure, lui vaudra la Légion d'honneur.

Notes:

[1]  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5673736b/f7

[2]  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56851773/f8

[3]  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55971414/f6

[4]  [Annuaire de la Société des Auteurs Compositeurs, 1911, p. 566]

[5]  une carte de visite annotée d'un texte plein d'humour témoigne de son hospitalité et de son esprit de camaraderie

[6]  [L'Aurore, 8 février 1903] - Il habite alors 6 place de la Sorbonne, avant de se fixer plus tard au n° 8 de la rue Vivienne.

[7]  [L'Aurore, 16 octobre 1902]

[8]  2 allumages, châssis surbaissé, tonn[eau à ballon] démontable, phare, lanternes, access. , pneus neufs. [Revue du Touring Club de France, août 1904] - voir ce catalogue.

[9] Limousine démont. pneus 120, parf. et.  [Revue du Touring Club de France, juin 1908]

[10]  [Le Journal, 11/09/1908]

[11]  [Le Magasin Pittoresque 1901] - c'est l'année au cours de laquelle Santos-Dumont tente de remporter un concours de vitesse en dirigeable motorisé.

[12] "[Coren] s'intéressait à l'aviation depuis 1910 ; il avait déjà effectué de nombreux vols lorsque la guerre fut déclarée. Cependant, il n'avait pas encore son brevet, qu'il passa en mars 1915 au centre d'aviation de Pau." [Le Petit Parisien, 30 juillet 1922] - c'est précisément cette année-là que les aéroplanes motorisés se multiplient, en particulier grâce au prosélytisme de Santos-Dumont lui-même.

[13] La guerre aérienne illustrée, 13 septembre 1917.