Illustration des Géorgiques, de Virgile, par Brouet (éd. Société de Saint-Eloy, 1928).
Au cours des années 20, Brouet fut sollicité pour illustrer d'assez nombreux ouvrages de bibliophilie. Par leurs récits et leurs personnages, les romans naturalistes de Goncourt (les Frères Zemganno) ou de Geffroy (l'Apprentie) lui ouvrirent, à l'invitation de l'éditeur Frédéric Grégoire, des espaces thématiques sympathiques. Dans le même temps, d'autres éditeurs, aveuglés par la réputation de l'artiste, soudain bombardé "l'une des personnalités les plus en vue de l'estampe originale [du] moment [1]", s'ingénièrent à le mobiliser à contremploi : qui, par exemple, imaginerait un seul instant Brouet gravant avec entrain des bucoliques moutonnières pour orner une œuvre de Virgile, surtout dans la traduction de l'abbé Delille ?
Fort heureusement, loin de ces volumes parfois massifs illustrés avec componction et objets d'une publicité verbeuse, on rencontre aussi quelques pages qui excitent un peu plus... la curiosité. C'est sur ces opuscules parus au hasard des circonstances, mais tous avec une discrétion dont notre temps aurait peut-être un peu de mal à replacer la cause, que nous voulons ramener un peu de lumière.

Un frontispice pour le Manuel

Pour cela, digressons un peu et parlons d'abord des Apophoreta de Friedrich Karl Forberg. Un humaniste italien, un certain Panormita, avait commis en son temps des épigrammes assez obscènes. Quoiqu'il les ait dédiés à Cosme de Médicis, certains bégueules avaient objecté, et les épigrammes étaient depuis longtemps tombés aux oubliettes de la littérature quand Forberg en retrouva un manuscrit pas trop corrompu au fond d'un placard du modeste logis du duc de Saxe-Coburg dont il était bibliothéquaire. Il les publia en 1824 tout en rassemblant une masse de notes érudites qui allèrent gonfler un énorme appendice : les Apophoreta. Forberg était un philosophe, quelque peu connu pour la controverse qu'il soutint en 1798 avec Fichte, à grand coups de notices sur le concept de religion parues dans le Philosophisches Journal einer Gesellschaft teutscher Gelehrten[2]. Mais ses Apophoreta sont d'une nature un peu différente : travail philologique quasi obsessionnel, pot-pourri fourmillant d'une érudition encyclopédique, qui convoque tant les Martial, Ovide, Pétrone et autres antiques moins connus mais tous un peu salaces que le Rousseau de Mlle Lambercier et d'obscurs auteurs français de l'âge classique adeptes du dialogue grivois, pourvu qu'il soit en latin, cela va sans dire. La fortune critique de ces Apophoreta, œuvre pour le moins originale, semble rester nulle jusqu'à leur traduction en français, en 1880 [3]. Confronté à ce titre cryptique, l'éditeur, Isidore Liseux, allait frapper un grand coup en prononçant l'érection de l'ouvrage en Manuel d'Erotologie Classique. Chef d’œuvre de promotion commerciale, cette métamorphose lui assura une diffusion bientôt exponentielle, complètement incontrôlable ! Au début des années 30, une édition de l'ouvrage parut (officiellement !) sous la firme de René Bonnel, cas presqu'unique, puisque par essence, les ouvrages qu'il donnait avaient plutôt vocation a être distribués sous le manteau. Il est vrai que ce volume-ci n'était pas illustré, et comme l'auteur était un philosophe des religions, qui plus est allemand, on devait penser que la morale publique avait peu à craindre.

Dessin au crayon anonyme, inséré comme frontispice dans un exemplaire du Manuel d'érotologie classique (éd. Bonnel, vers 1932).

Un exemplaire de cette édition fut vendu à Drouot le 17 Novembre 2017 pour trois bonnes centaines d'euros, alors que d'autres sont couramment cédés pour 12 piastres tout rond sur Le Bon Coin... O tempora, o mores ! Pourquoi tant de chaleur ? Très certainement parce que celui-ci était enrichi d'un frontispice, non signé, représentant, dans un décor à l'antique, une jeune femme alanguie sur un siège de style incertain. Une mince robe vient de glisser de côté, dévoilant des formes girondes que ne déparent pas quelques discrets ornements. Un gaillard hirsute, le cheveu crépu mal retenu par une ficelle nouée en serre-tête, la tunique trop courte, s'est agenouillé dans l'angle obtus de son entrejambe pour s'affairer buccalement à son horizon, dont il retient les fuites charnues d'un généreux plat de la main. L'hétaïre, précairement juchée sur sa bergère, invite son entreprise d'une main bienveillante tandis que de l'autre elle flatte un tout jeune homme debout à ses côtés. Ceint d'un diadème et à demi vêtu d'une courte cotte d'écaille à la romaine, il penche modestement la tête vers son membre qu'elle anime dextrement. Après tout, si c'est pour un Manuel...

Forberg, Manuel d'érotologie classique - édition de 1906 - illustration de Paul Avril (pl. XII).

L'artiste a-t-il bien lu le Manuel ?

Pour mieux apprécier ce dessin, il est utile de se référer aux éditions antérieures de l’œuvre de Forberg. Ecrite au début du XIXème, littéralement exhumée vers 1880, comme on l'a dit, l’œuvre connut ses premières illustrations originales par le crayon de Paul Avril, dans une nouvelle édition donnée en 1906. Une scrutation minutieuse de ces compositions révèle des parallèles avec le dessin qui nous occupe : certains éléments de poses (pl. XII, motif répété sur la pl. XIV, posture de la pl. XIX), mais plus encore de costume comme les bandeaux des personnages masculins et les sandales, des fragments de décor classique, jusqu'aux étranges courbures des klismos (pl. X et XVIII) qu'on retrouve suggérées dans la chaise... Non pas une simple resucée des illustrations d'Avril, donc, mais plutôt une série d'emprunts.

Camée n° 22 - Monumens de la vie privée des douze césars - 1780 (d'Hancarville).
Mais une deuxième série d'illustrations est étroitement associée au Manuel : Forberg y renvoie lui-même son lecteur avec insistance, en lui intimant de bien s'en pénétrer. Ce sont les fameux camées d'Hancarville conçus à l'imitation de l'antique pour illustrer les Monumens de la vie privée des douze césars parus en 1780 - chez Sabellus à Caprée... Assez privées, en effet, que ces anecdotes satyriques ! Jugeons-en par le camée n° 22 : il nous concerne tout particulièrement car la pose du couple présente de si troublantes similitudes avec la planche XII d'Avril qu'elle ne peut que lui avoir servi de modèle. Galant homme, ce dernier a tout de même substitué au raide fauteuil un lit plus moelleux, de même qu'il a jugé à propos de masquer les plus âpres saillies du modèle. Face à ces pudeurs, l'auteur du dessin, quant à lui, n'a pas hésité à rendre à la scène la viride ardeur du camée ! La posture plus verticale des protagonistes dans le format dicté par la chaise, la présence physique de l'homme, pour ne pas dire sa belle vigueur : l'esprit du dessin est celui du camée quand les détails sont d'Avril.
Frontispice du Calamiste Alizé de Gonzague-Frick, illustré par Brouet. vers 1933.

Bonnel a-t-il édité le Calamiste ?

Mais c'est en en comparant la composition au frontispice du Calamiste, gravé comme on le sait par Brouet, que le dessin prend tout son relief. La disposition des personnages est identique, même si l'obligeant barbu a cédé sa place à une jeune femme. Très légèrement vêtue, elle ne porte qu'une robe défaite, ceinte en désordre autour de ses reins, et qui, dans sa posture de suppliante, laisse découvrir un fessier dodu. Le galbe de ses jambes est mis en valeur par un artifice de dessin, qui, rejetant en arrière le jarret de la belle alanguie, l'abandonne à un équilibre encore moins vraisemblable. Quant au jeune homme, désormais entièrement nu, il s'est rapproché de sa partenaire et rehaussé - Dieu sait comment - de plusieurs poignées de centimètres[4] , si bien qu'il peut désormais se prêter sans trop d'exagération anatomique à un commerce buccal.

Ce rapprochement de la gravure et du dessin suggère un auteur pour celui-ci[5], et on y retrouve en effet plusieurs traits caractéristiques de Brouet : la discipline des hachures du modelé, les visages aux traits appuyés, aux regards fuyants, un certain laisser-aller dans la représentation des membres. Marque sans doute du peu d'éducation artistique qu'il avait reçu, Brouet était en effet assez indifférent à l'anatomie - celle du dessin, s'entend - ce qui le conduisait à admettre de fréquentes distorsions dans le rendu de la figure humaine. Parlant de la Tireuse de carte, Pawlowski avait su les évoquer avec élégance[6] en professant son admiration pour

cette femme d'une ligne si pure de l'école de Fontainebleau...

Est-ce d'ailleurs cette maladresse assumée dans le dessin anatomique qui conduisit Brouet à vêtir les protagonistes mâles, selon certains exemples pris dans les camées ?

Quoi qu'il en soit, si l'illustration du Calamiste, tracée d'un crayon leste, visait, comme je l'ai dit précédemment, à la spontanéité du manuscrit enrichi de croquis rapides, le dessin du Manuel est lui d'un travail beaucoup plus fouillé, notablement plus léché que le frontispice : peut-être est-ce la commande d'un amateur un peu frustré par la nudité du texte de Forberg... Et cette synthèse d'Avril et des camées, à laquelle nous voyons Brouet s'essayer, ouvre une voie que nous explorerons un peu plus dans une prochaine note, consacrée à l'Eté à la Campagne.

Notes:

[1] Loys Delteil, Manuel de l'amateur d'estampes des XIXe et XXe siècles, Paris, 1924, p. 374.

[2] Controverse dont on pourra lire ici quelques éléments avec force profit (Religion ist nicht anders als ein pracktischer Glaube an eine moralische Weltregierung: oder [...] ein lebendiger Glauben an das Reich Gottes, welches kommen wird auf die Erde.).

[3] La traduction est due à Alcide Bonneau, et fut éditée par un certain Isidore Liseux.

[4] Que soit ici remerciée la directrice d'institution muséale qui, après étude minutieuse de l’œuvre, a porté à ma connaissance plusieurs observations érudites, dont ce curieux glissement.

[5] L'attribution du dessin du Manuel à Brouet rapproche aussi un peu plus le Calamiste de Bonnel, à qui on en attribue souvent l'édition. En effet, selon Brécourt-Villars (revue de la Bibliothèque nationale de France, 2001) et Dutel, Bonnel édita le Calamiste. Cette hypothèse est cependant rejetée par Kearney invoquant l'autorité de Pia. Peut-être l'oeuvre n'était-elle simplement pas destinée à la publication.

[6] Dans Le Journal, 20 mars 1922.