La phrase de Clément-Janin, anodine, m'a longtemps laissé perplexe. Qui est Gaston Ey'chenne ? On ne le trouve guère dans les dictionnaires d'artistes, à l'exception de l'IFF[1] avec cette note laconique :

Ey'chenne (Gaston) : peintre graveur qui a travaillé pour l'éditeur Hessèle. Il a exposé au Salon vers 1900 des eaux-fortes en couleur intéressantes.

Adresse d'Hessele - Les Petites Legrand, non terminé, 1902.

Si l'on ajoute une courte notice de Bourcard, qui, en traçant son panorama A travers Cinq Siècles de Gravures[2] , précisément publié en 1903, passe d'Ensor à Fantin-Latour en s'arrêtant un instant sur l'eau-forte d'Ey'chenne Le papillon jauneune habileté de main exceptionnelle et des effets de coloration absolument délicieux — on aura parcouru l'ensemble de ce que les ouvrages de référence disent de cet artiste.

estampe avec un papillon
Le papillon jaune - 1902.
Eau-forte en couleurs, avec métallisation et gaufrage,
de Gaston Ey'chenne.
BNF, Paris.

Et Bourcard d'ajouter :

L’artiste est mort à Germain-en-Laye le 13 mai 1902 d’une angine de poitrine, en pleine jeunesse, il avait à peine 25 ans [en fait 29] !

Ey'chenne disparut ainsi pendant que se tenait le Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts[3], qui présentait justement deux de ses eaux-fortes, Petite panthère et précisément ce Papillon jaune - gaufré et reflets métalliques. Ce n'était que sa deuxième participation ! L'année précédente[4] , il avait exposé une Jeune fille, vêtue de noir, une eau-forte... en couleur, naturellement, ainsi qu'une Marchande de pommes de terre (Audierne), en trois planches repérées, gaufrée et argentée.


harlet scène d'enfants
Les petites Legrand - 1902.
Eau-forte en couleur  de Gaston Ey'chenne.
BNF, Paris.

A titre posthume, Les petites Legrand, eau-forte non terminée, donc, furent exposées au Premier salon de l'estampe originale en couleur[5] , en 1904, et acquis par l'Etat[6]. Puis le nom d'Ey'chenne disparut rapidement. En regardant cette grande eau-forte, son sujet ; en songeant aux recherches chromatiques de l'artiste, et à sa disparition si précoce, on ressent de lointaines résonances avec l’œuvre et le destin d'Henri Evenpoel[7] .

Si Clément-Janin évoque Ey'chenne en 1925, c'est peut-être à cause de la récente disparition de Godin lui-même, en 1917. On ne décrira pas la carrière de Godin ici, qui, d'une toute autre nature, mériterait une étude en propre. Il jouissait d'une fortune personnelle assez considérable et apparaît plus comme un littérateur engagé que comme un artiste abouti. Mais pour cette raison même que nombre de ses amis étaient critiques d'art ou publicistes, le Godin artiste fut en son temps l'objet d'une littérature assez abondante, alors même que de ses oeuvres ne subsistent plus que quelques reproductions dans les revues d'art du début du siècle.

Nous nous intéresserons ici un peu plus à ces relations d'art, et tout particulièrement à ce groupe, à Saint-Germain-en-Laye, l'Esthétique, qu'il fonda et anima quelques temps[8] . Leur mot d'ordre ? libérer l'Art des carcans académiques, le rendre accessible à tous, toutes idées qui semblent procéder du Aesthetic movement britannique. Godin milite ainsi pour l'estampe en couleur, l'éducation artistique, la décentralisation de l'art, et fonde une revue, intitulée... Le Mouvement Esthétique[9].

Qui sont les membres de ce groupe ? On rencontre Gabriel Mourey, qui collabore à Studio (Londres) — les noms de Godin, et quelquefois d'Ey'chenne, apparaissent à plusieurs reprises dans cette revue sous la plume de Mourey — et André Mellerio, l'auteur de La lithographie originale en couleur et co-éditeur de l'Estampe et l'affiche, avec... Clément-Janin. Le nom de Maurice Denis apparaît également parmi les proches.

Donc quand Clément-Janin mentionne Ey'chenne et Godin, on doit supposer que c'est d'artistes qu'il a directement connus qu'il parle, et on doit considérer ses affirmations avec sérieux quand il précise[10] :

At this time he [Brouet] lived at Saint-Germain[-en-Laye], in the same house with the painter, Maurice Denis. He lived on the proceeds from the sale of his paintings, and occasional commissions for commercial work. But he had some friends, notably Georges Godin and Gaston Ey’chenne [...] It was thus easy for his two friends to influence Brouet to take up the needle and acid.

On a déjà constaté par ailleurs l'intérêt des détails que Clément-Janin apporte, et leur crédibilité. Dans le même temps, cet article présente quelques difficultés — le texte anglais a été établi à partir d'un original français par un traducteur ignorant de son contenu, et qui semble avoir travaillé à partir d'un manuscrit peu lisible, d'où corruption de certains passages[11]...

S'il n'a pas été possible de démontrer que Brouet ait jamais habité à Saint-Germain-en-Laye — et quelles traces pourrait laisser un artiste inconnu, jeune, et pauvre ? — par contre on trouve que la dernière adresse de Ey'chenne, en 1902[12] est le 3 rue de Fourqueux, adresse où résida longtemps le jeune Maurice Denis. Cette observation fait donc assez directement écho à l'affirmation de Clément-Janin. Quand à la suite, elle s'accorde assez avec la chronologie que l'on devine par ailleurs : peintre et dessinateur jusqu'à ses 25 ans, Brouet passe à l'eau-forte — en couleur — vers 1897-1898, comme Ey'chenne, et les premiers ensembles de planches aboutis apparaissent vers 1902.

A l'aune de ce qu'on peut deviner d'Ey'chenne et Godin, la remarque de Clément-Janin est donc une notation intéressante, et qui paraît cohérente avec ce qu'on devine par ailleurs de cette période plutôt obscure de la biographie de Brouet. Peut-être des éléments nouveaux pourront un jour la confirmer...

Pour une biographie un peu plus complète d'Ey'chenne, on pourra consulter cette page.

Notes:

[1] que l'on peut lire ici.

[2] consultable ici.

[3] voir ce catalogue.

[4] et celui-ci.

[5] à la galerie Georges Petit, sous la présidence de Raffaëlli.

[6]  plus exactement, la famille en fit don (Archives nationales F/21/6972, année 1904).

[7] qui ironiquement se trouve juste avant lui à l'IFF.

[8] sur le groupe l'Esthétique, de Saint-Germain en Laye, voir par exemple cet entrefilet.

[9] que l'on peut lire ici. La revue semble n'avoir publié que trois numéros, en 1902.

[10]  Clément-Janin, in Print Connoisseur, vol. 5, janvier 1925.

[11] voir ce billet antérieur.

[12] voir note 4.