Les Soliloques du pauvre de Jehan Rictus furent édités en 1897, ornés de deux bois de Steinlen, deux portraits du poète. Un exemplaire singulier de cette édition originale est apparu sur le marché il y un peu plus d'un an[1] : relié plein cuir, ses plats sont ornés de compositions de Guirand de Scévola incisées et peintes - technique alors très en vogue. Il comporte en outre un frontispice signé Léon Dax.

La dimension sociale de Steinlen comme illustrateur est bien connue et l'on voit combien ce choix s’accorde avec l’esprit de l'oeuvre et le contexte de sa création, un Montmartre fin de siècle hanté par le spectre de la pauvreté. Mais l’ornementation de la reliure, qui associe donc Guirand de Scévola à Jehan Rictus, renvoie plus précisément au cabaret des Quat’z’Arts qui prospère alors au pied de la butte, nous invitant à nous attacher d'un peu plus près à la pléiade d’artistes qui le fréquentent et l’animent.

C’est en effet aux Quat’z’Arts que la carrière littéraire de Rictus connaît, en 1895, un décollage fulgurant[2] . Le jeune Gabriel Randon, qui n’avait alors qu'un très maigre actif, autant pécuniaire que littéraire, s’y métamorphose en poète de la misère. Sur scène, il fait entendre la voix du pauvre, scandant, dans un dialecte des faubourgs du meilleur aloi, ses émouvantes ruminations du déshérité. Ses monologues suscitent un choc à la fois esthétique et moral auprès d’un public tout à la fois fasciné et heurté par une telle provocation. De fait, le contraste entre le réalisme d’un témoignage de première main et le cadre somme toute cossu du cabaret forge immédiatement sa renommée, en mettant au jour une ambiguïté profonde dans la connivence entre cette bohème montmartroise en quête de reconnaissance matérielle et une clientèle aisée d’habitués de l’établissement, qui ne peut y entendre qu’un réquisitoire contre sa propre indifférence. Après quelques mois, Rictus quitte d’ailleurs les Quat’z’Arts pour… le Chat Noir : on lui avait refusé une augmentation.

Quant à Lucien-Victor Guirand de Scévola, il tint au Quat'z'Arts un rôle de beaucoup plus longue haleine : il fut même l’une des figures les plus en vue du cabaret où son énergie créatrice ne connut pas de bornes. Tout à la fois prolifique chroniqueur graphique, au trait incisif, et peintre décorateur, il participait également régulièrement aux spectacles, incarnant ainsi de la plus emblématique des manières l'esprit bohème du lieu.  C'est ainsi que ses caricatures joviales venaient animer Le Mur puis illustrer la couverture du journal des Quat’z’Arts[3] tandis que sa charmante voix de ténor se répandait au dessus des tables dès les premiers spectacles de l'établissement[4] .

Lorsque Rictus publia ses poèmes à compte d'auteur, sous les anapestes évocateurs de Soliloques du Pauvre, deux ans après leur création, c'est donc assez naturellement qu'un amateur fit appel à Guirand de Scévola pour ajouter aux portraits par Steinlen quelques éléments d'ornementation à la reliure. Le programme iconographique est assez simple. Pour le premier plat, Guirand a représenté le portrait d'une jeune femme du peuple, tenant dans ses bras un enfant. Ils se serrent près d'un poêle qui fume et paraît s'éteindre, symbole direct de la misère se détachant sur un alignement de façades au couchant. Cette représentation du pavé et de son inhospitalité est directement reprise dans un dessin de Léon Dax relié en frontispice, qui nous montre un purotin titubant au milieu d'une rue désertée, à l'aube, tandis que le Sacré Coeur en construction ferme la composition. Enorme entreprise d'édification et plaie béante au flanc de la bohème montmartroise, la basilique était en train de devenir par ironie l'autre symbole de la butte des années 1900 : y renvoie également le motif du Sacré Coeur de Jésus représenté comme en cul de lampe par Scévola sur le quatrième plat de la reliure.
Cette association étroite entre deux œuvres de Léon Dax et de Scévola n'est sans doute pas fortuite : on trouve ici ou là des liens avec certains autres artistes des Quat'z'Arts. Voici par exemple un autre personnage truculent : Paul-François Berthoud, sculpteur, qu'on voit occuper au Cabaret des Quat’z’Arts une place presqu'aussi centrale que Guirand de Scévola. Il contribue par ses créations d'inspiration symboliste à l'atmosphère de l’établissement, apportant un véritable contrepoint plastique aux dessins et peintures qui animent les murs dans un désordre assez peu étudié. Et Berthoud est lui-même mis à l'honneur dans les caricatures de ses complices, notamment Charles Léandre et Guirand de Scévola, qui y saluent à la fois son talent d'artiste et son tempérament jovial. Leur camaraderie est telle qu'on voit sans surprise Lucien Guirand de Scévola paraître, accompagné de Abel Truchet, comme témoin au mariage de Paul-François Berthoud avec Jenny Nattan le 25 octobre 1902 à la mairie du 9e arrondissement[5] . Ce qui retient notre attention, c'est que Berthoud, qui était aussi peintre à ses heures, commit de nombreuses toiles, souvent des paysages, dont quelques-uns furent traduits en eaux-fortes en couleur, qui ne manquèrent pas de finir, bien sûr, sur les cimaises de la galerie Georges Petit. L'une au moins semble avoir été gravée par Brouet, qui en a signé une épreuve avec Berthoud[6] , tout comme on connait une épreuve de premier état de l'eau-forte en couleur de Abel Truchet Rêverie[7] signée Brouet. On semble donc entrevoir à nouveau Brouet derrière quelques-uns des artistes emblématiques de la bohème en vue dans le Montmartre du moment.

De fait, l’époque se manifeste également dans certaines œuvres de Léon Dax, notamment des pastels d’inspiration symboliste, tels que Silence, qui figure un portrait de femme idéalisée, le doigt posé sur les lèvres, composé d’enroulements de jaunes, d’ocre clair et de turquoise. Toutefois, de manière assez caractéristique de Brouet, ces œuvres relèvent du symbolisme davantage par l’atmosphère saturée du graphisme et par les nuances boréales de la charge chromatique que par le détail historicisant ou par l’intemporalité de l’expression du sujet — traits typiques, par exemple, des portraits de Guirand de Scévola, mais qui paraissent assez éloignés des voies esthétiques empruntées par Brouet.

Au-delà du cabaret des Quat’z’Arts, c’est tout un milieu associant artistes plus ou moins arrivés et amateurs parfois doués mais toujours enthousiastes qui semble avoir constitué le terreau dans lequel Brouet fit alors fructifier comme il put son talent. Nous pouvons l'évoquer à travers une autre manifestation d'une nature un peu différente : la goguette du Cornet, que nous avons déjà rencontrée à travers la figure d’Octave Bernard, fort désireux d’y être admis[8] . Car nombre d’artistes fréquentant les Quat’z’Arts furent également membres du Cornet : en premier lieu Delmet, l’un des fondateurs de la goguette en 1896 aux côtés de Courteline, Millanvoye et du commissaire de police et artiste amateur protéiforme Albert Michaut, mais aussi Abel Truchet lui-même, auquel fut consacrée une page biographique dans un numéro du Bulletin du Cornet ; ou encore Berthoud, Lucien Boyer en 1906 et Numa Blès en 1914. Sans oublier, bien sûr, Charles Léandre... Or c’est précisément pour Courteline que Brouet réalisa — au burin, s’il vous plaît — un frontispice pastiche du XVIIe siècle[9] pour une édition soignée, commandée par Pierre Dauze, de la Conversion d'Alceste, une comédie à l'imitation de Molière publiée en 1906. Que n'a-t-il fait pour vivre ? Brouet apparaît ainsi comme une « petite main » mettant son savoir-faire au service d’une demande aussi fluctuante qu’éclectique, un peu à l’instar de sa mère, couturière pauvre, mais dans le registre de la création graphique. C'est ce que Guiffrey qualifia plus tard[10] de

longue hiérarchie des misères que l'artiste pauvre, le graveur surtout, doit remonter avant d'arriver à la vie paisible et à la notoriété.

Voici ce que nous révèle cet étonnant volume. En manière d'épilogue, ajoutons qu'y sont également reliées deux lettres de Jehan Rictus à Théophile Briant, qui était alors marchand d'art, soutien de Rictus et qui devint plus tard son biographe. Rictus lui demande 300 Fr mais ajoute qu'il pourra les lui rendre, ce qui laisse bien entendre que ce n'était pas toujours le cas... et nous rappelle qu'après les Soliloques, Rictus ne connut plus guère le succès. Il mourut pauvre dans sa mansarde du 8 rue Camille Tahan, à deux pas de l'atelier de Brouet et son existence toute entière donna ainsi tort à Jules Lemaître qui écrivit en 1897[11] : Il nous reste à lui souhaiter de bon coeur que le succès de ses « Soliloques du pauvre » le mette bientôt dans le cas de ne plus pouvoir, en conscience, les continuerQuant à Théophile Briant, il abandonna bientôt et Paris et le commerce d'art pour lancer à la Tour des Vents à Paramé, près de Saint-Malo, un mouvement de promotion de la poésie. Son Grand prix du Goéland fut d'ailleurs attribué en 1938 à Jules-René Thomé, qui, également critique d'art à ses heures, écrivit, début 1942, dans le deuxième et dernier numéro du journal d'art Atalante, l'unique article nécrologique paru à la mort de Brouet, par lequel on devine qu'il l'avait fréquenté et assez bien connu...

Notes:

[1] Giquello 4 avril 2024 n° 89.

[2] Théophile Briant, Jehan Rictus, Pierre Seghers, 1960.

[3] voir le site guiranddescevola.nl/lart/le-mur-et-les-quatzarts-1895-1903.

[4] voir le site guiranddescevola.nl/lhomme/le-jeune-peintre-et-sa-charmante-voix-de-tenorino-1893-1906.

[5] Cette amitié trouvera d'ailleurs un épilogue aussi étrange que tragique pendant la guerre dans la section de camouflage (guiranddescevola.nl/le-camouflage/le-commandant-guirand-de-scevola-vu-par-paul-landowski).

[6] voir la note sur Berthoud de notre site cat.auguste-brouet.org.

[7] voir la note sur Truchet.

[8] voir le billet sur Octave Bernard.

[9] voir le billet sur cette édition de Pierre Dauze.

[10] Jean Guiffrey "Auguste Brouet - aquafortiste parisien" Byblis 4 1922 p. 141.

[11] voir Les Cahiers du Nord, 1 déc. 1944, p. 39.