Voici un personnage qui imprima une marque très perceptible sur la carrière artistique de Brouet, et fut sans doute le principal artisan de son succès : c'est en effet durant la Grande Guerre que, selon Thomé [1],

[Brouet] retrouve dans une caserne un ami d'enfance, Frédéric Grégoire, qui, la paix venue, s'improvise éditeur et publie, illustrés par Brouet, Les Frères Zemganno, d'Edmond de Goncourt (1921) et l'Apprentie, de Gustave Geoffroy (1924).

C'est peu dire que l'action de Grégoire déborda le stricte périmètre des fonctions d'éditeur : Jean Guiffrey [2] exprime ainsi

[un] sentiment de reconnaissance pour l'ami de toujours, le compagnon fidèle des bons comme des mauvais jours, pour Frédéric Grégoire, qui sut rendre plus douce et plus heureuse la carrière longue et laborieuse d'Auguste Brouet.

Si l'on en croit Lucien Descaves [3] , Grégoire a même une conception on ne peut plus paternaliste de son rôle :

Qui ne connait à Marseille et ailleurs Frédéric Grégoire ne peut pas savoir quel ami les peintres modernes ont en lui et la fière chandelle qu'ils lui doivent [...] Les artistes dont il [s'est] fait l'introducteur auprès des amateurs et du public s'appellent Auguste Brouet, [...], Marcel Cosson, Gen Paul et Zimmerman. Ce sont pour la plupart ses enfants adoptifs. Il en est fier et ne présente leurs oeuvres que parce qu'il les admire, qu'il a été témoin de leur croissance et l'un des premiers, sinon le premier à se réjouir et à se féliciter de leurs progrès. [...] Je porte témoignage des soins dont il a entouré Brouet, Cosson, Gen Paul et Zimmerman.

En tout cas, l'enthousiasme de Grégoire ne fait guère de doute ! Au portrait tracé par Descaves :

Je me souviens d'avoir vu combien de fois Grégoire apparaitre, des cartons ou des tableaux sous le bras, l'éloge à la bouche et la joie dans les yeux devant des peintures qu'il semblait tenir sur des fonts baptismaux.

fait écho l'appréciation toute en finesse de Geffroy lui-même, qui décrit ainsi le moment où Grégoire lui présente l'illustration des Frères Zemganno [4] :

Je ne tardai pas à partager l'admiration de Grégoire, lequel s'extasiait à chaque page qu'il tournait devant mes yeux surpris, proclamant Brouet le maître de la gravure, l'émule des plus grands. Cette foi de l'éditeur, confessée avec toute son exubérance marseillaise, était touchante et significative.

Cependant, cet éditeur à la faconde si persuasive a laissé peu de traces dans les archives de l'histoire de l'art. On invoquera le caractère sans doute insuffisamment moderne des artistes qu'il promut. J'avais donc longtemps désespéré d'en savoir un peu plus sur Frédéric Grégoire, quand apparut dans une vente d'art moderne [5] un ensemble de sept toiles de Gen Paul provenant de la collection de... Frédéric Grégoire !
Gregoire.png
Portrait de Frédéric Grégoire
bronze - d'après un catalogue de vente [5]

  Elles étaient accompagnées d'une courte notice biographique dont voici un extrait :

Né à Salon de Provence en 1877, Frédéric Grégoire [après avoir songé un moment à une carrière lyrique,] décide de s'installer à Paris au coeur de la bohème Montmartroise, rue Joseph de Maistre. C'est dans cet environnement qu['il] tisse de fortes relations dans les milieux politique, littéraire et artistique: Gaston Doumergue, Lucien Descaves, Gaston de Pawlowski, Henri Focillon, peintres de la Butte et d'ailleurs. Il y développe durant l'entre-deux-guerres une activité d'éditeur et de marchand d'art, mais itinérant, à cheval entre la capitale et sa région d'origine. [...] Il est mort et enterré à Salon en 1947.

Dans le domaine éditorial, on peut discerner dans l'action de Grégoire une méthode très affirmée. D'une part, il publia des livres illustrés.
une page illustrée
Bon à tirer d'une illustration pour les Frères Zemganno d'Edmond de Goncourt,
eau-forte d'Auguste Brouet (1921) contresignée par l'éditeur Frédéric Grégoire.

Ainsi, c'est probablement à l'été 1921 que se tient la scène rapportée par Geffroy, au cours de laquelle Grégoire lui présenta les illustrations des Frères Zemganno. Geffroy fournira une préface pour l'ouvrage, qui paraîtra en novembre de la même année. Grégoire sait comment entretenir cette relation de poids qu'est Geffroy ! En avril ou mai 1922 on voit ainsi Grégoire remercier Geffroy [6] de son article qui "a fait son effet" ; il s'agit probablement de l'article du 8 avril 1922 dans L'Illustration. La missive de Grégoire est d'ailleurs écrite sur un papier à en-tête de l'Antiquaire. Et dès août 1922 débute le projet d'illustrations pour une oeuvre de Geffroy lui-même : et Focillon [7], plein d'admiration, de s'enthousiasmer de :

[...] son commentaire imagé de L'Apprentie, un autre des admirables livres, conçus, mis au jour par le vaillant et savant Grégoire, éditeur, poète, dont le nom ne se sépare pas de celui de Brouet.

Outre les livres illustrés, plusieurs autres formes de soutien furent apportées à Brouet par Grégoire. On l'a vu convoquer le ban des néo-naturalistes et de leur cercle pour affermir la réputation du graveur par leurs commentaires louangeurs. Pawlowski lui-même se fendra d'un entrefilet dans Le Journal du 20 mars 1922. Mais Grégoire connait aussi l'importance des expositions : si celles de 1922 à Paris, Amsterdam et Londres semblent plutôt l'initiative d'Etienne Bignou, on peut admirer en janvier 1923 à Genève une sélection d'épreuves de la collection de Grégoire, qui en compte 320 environ, apprend-on. Il semble donc bien que ce soit Grégoire le commanditaire de cette exposition-ci. Le catalogue fait d'ailleurs aussi discrètement la réclame des estampes disponibles à la vente à ce moment...

une eau-forte
Les Fratellini,
eau-forte d'Auguste Brouet (Ba 462)
dédicacée par l'éditeur Frédéric Grégoire à M. Croze.

Enfin, Grégoire sollicite aussi les institutions officielles pour assurer la promotion des estampes de Brouet. C'est ainsi qu'il fait de nombreux dons à la Bibliothèque Nationale, s'affranchissant d'ailleurs au passage du dépôt légal - les dons étant parfois simplement annotés "Dépôt légal". Témoignant de la largesse de vue du donataire - ou de sa sagacité - les dons dépassent le simple cadre des estampes qu'il édite lui-même : c'est ainsi qu'entre le 17 mars 1921 et le 30 novembre 1923, on le rencontre 17 fois au Cabinet des Estampes où ils fait don d'épreuves d'oeuvres de Brouet, ce qui ne représente pas moins de 88 épreuves, sans compter les illustrations ! Sur cet ensemble seules vingt-cinq furent éditées par ses soins.

Malheureusement la collaboration de Grégoire et Brouet s'interrompit assez brutalement fin 1923, dans des circonstances que nous relaterons dans un prochain billet.

Notes:

[1] J. R. Thomé, Atalante (janvier 1942) n°2.

[2]  Jean Guiffrey, Byblis (1922) vol. 4, p. 141.

[3]  Lucien Descaves, Tanagra (28 novembre 1931) n°235 - cité par [5].

[4] préface au catalogue raisonné, Boutitie éditeur, 1923.

[5] vente du 28 novembre 2014 chez Baron Ribeyre.

[6] lettre non datée, vente PIASA 22 nov 2005, INHA.

[7] Henri Focillon, L'Art et les Artistes (déc 1927) tome 15 n°82.