L'année 1938 est éprouvante pour Gonzague-Frick[1] : d'abord brièvement interné à l'asile, sur ordre d'un médecin qui prend son langage précieux pour symptôme de dérangement cérébral, il est ensuite victime d'une affection oculaire qui le laisse sans ressources. Vers la fin de l'année, par gratitude ou par simple amitié, il écrit à Robert Desnos, qui s'était entremis pour l'aider à subvenir à ses besoins :

Mon cher ami,
ma femme a mis de côté pour vous un exemplaire du Calamiste (nouvelle édition de luxe, textes et dessins gravés en taille-douce et comprenant quelques inédits). Vous serait-il possible de venir prendre l'ouvrage, 1 rue du Lunain? Si vous n'en avez pas le loisir, ayez l'obligeance de fixer un rendez-vous à la Phalérinienne qui sera heureuse de vous remettre ce petit souvenir.
Très affectueusement à vous deux,
LGF

L'objet de cette "édition de luxe", une plaquette in 4°, est d'esthétique originale[2] . Le texte, qui s'étale sur 14 feuillets de vergé Ingres rose, non cousus, n'est effectivement pas imprimé mais gravé à l'eau-forte, assez négligemment d'ailleurs, un peu de guingois. Les illustrations - 11 eaux-fortes dont 1 vignette de titre et 1 frontispice avec remarques - sont des esquisses rapides à la pointe sèche, rejetées en bas de page, chevauchant parfois la ligne de texte, ou se déployant en frise, comme tracées par le poète dans un moment de délassement ou de vagabondage mental. Le tirage a été effectué hors marge, supprimant ainsi la marque du coup de planche. La chemise cartonnée dans laquelle viennent s'insérer les feuillets, du même rose, muette, est fermée par un ruban. Tout dans la conception renie le livre pour faire émerger l'illusion du manuscrit. Manuscrit auquel on n'aura refusé aucune attention : la page de titre, avec sa vignette - une allégorie du Calamiste - et une épigraphe, est suivie d'un frontispice élaboré, très léché, avec ses remarques qui tressent de véritables marges symphoniques. D'ailleurs le sobre justificatif de tirage est explicite

Ce manuscrit, illustré de neuf dessins, a été entièrement gravé en taille douce et reproduit à 65 exemplaires, tous réservés aux amis du Calamiste.

Il énonce l'esthétique de l'objet et précise sa destination, que corrobore la lettre à Desnos.
Mais pourquoi reproduire 65 fois un manuscrit ? Cette recherche nous renvoie aux excentricités de l'auteur. Dans L'Idéal Manuscrit, petit conte poétique paru dans La Phalange en 1911, il traite déjà de la valeur esthétique du manuscrit et de la pauvreté de l'imprimé[3] :

A MM. les écrivains sans éditeur
Il était sur parchemin royal. Quelques élus avaient été invités à le venir admirer. De vrai l'ouvrage était splendide.
Un jour l'auteur décida de le faire imprimer. Il se rendit à "L'Hemicollion", maison d'art et d'édition, commanda un tirage de 500 exemplaires, ce qui lui coûta 3000 francs au lieu de 1500 francs parce que l'oeuvre était belle.
Quand il la reçut, cette chose à l'impression lui parut d'une pauvreté inouïe, sans caractère, presque anonyme. La vision de bibliopoles malpropres appréciant au simple point de vue du numéraire le volume l'emplit de dégoût.
Tout de suite il comprit son erreur. Il donna l'ordre à l'éditeur de faire détruire tous les exemplaires et de commencer par L'Idéal Manuscrit" qui avait permis tant de laideur livresque.

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Eau-forte d'Auguste Brouet pour l'illustration de Mireille, de Mistral, paru chez Grégoire en 1938.
Ce dégoût pour le livre dans sa matérialité imprimée est évidemment une affectation rare surtout à cette époque de l'entre-deux guerres. En cette année 1938, Brouet illustre Mireille, de Mistral. C'est dans le même temps, si l'on en croit la tradition, que loin des mignardes compositions provençales qu'il brode pour Grégoire, il commet aussi l'illustration - et la graphie du texte - du Calamiste ; à vrai dire  le dessin et la facture laissent peu de place au doute. Ce sont des visions assez libres, dont la composition se construit volontiers par accumulation de scènettes, d'où parfois une certaine profusion. La variation dans la morsure est alors utilisée pour apporter les diverses qualités de trait qui donnent la profondeur. Mais la forme reste somme toute classique dans le genre. Cette accumulation de corps enchevêtrés, tracée à la veille de la seconde guerre mondiale, n'est d'ailleurs pas sans rappeler les petits livres jaunes du Journal d'une femme de chambre, écrit à l'aube du siècle. Dans le roman, Célestine, la femme de chambre que "n'épatent plus les livres de Paul Bourget", découvre que :

Madame cachait dans un des tiroirs de son armoire une dizaine de petits livres, en peau jaune, avec des fermoirs dorés... [...] C’était plein d’images extraordinaires... Je ne joue pas les saintes nitouches, mais je dis qu’il faut être rudement putain pour garder chez soi de pareilles horreurs, et pour s’amuser avec. Rien que d’y penser, j’en ai chaud... Des femmes avec des femmes, des hommes avec des hommes...

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Une page du Calamiste Alizé, de Louis de Gonzague-Frick, paru la même année. Illustration et texte gravés par Brouet.
La description qui suit[4] paraît taillée pour les scènes licencieuses que nous donne Brouet. Ce rapprochement suggère un parallèle entre l'esthétique de Brouet et la forme poétique de Gonzague-Frick, que j'essayerai de développer dans un autre billet.

Notes:

[1] au sujet de Gonzague-Frick, lire le dossier de Supérieur Inconnu n° 20, jan-mars 2001.

[2] Cet ouvrage est particulièrement mal décrit dans la littérature. Brécourt-Villars attribue l'édition de cette plaquette à Bonnel, la date de 1933 et précise que l'ouvrage n'est pas illustré... L'attribution est contestée par Kearney, pour qui Pia, qui connaissait bien Bonnel et mentionne la première édition, par Simon Kra en 1921, n'aurait pas omis cette seconde édition. Cependant, la portée de l'argument se réduit quand on reconnaît que l'intention n'est manifestement pas ici d'éditer un livre. L'ouvrage est aussi mentionné par Monod (5029, informations -- quelque peu erronées -- fournies par "un libraire") et par Osterwalder.

[3] La Phalange n° 66, déc. 1911. Contrairement à ce que suggère la liste donnée par Alexandrian[1], il ne semble pas que Gonzague-Frick ait écrit et publié de l'Enchiridion de Jaldabaoth plus que les "extraits" qu'on trouve dans ce numéro de la revue.

[4] Octave Mirbeau, Journal d'une femme de chambre, Fasquelle, 1900. Pour le reste du passage, qui comprend les meilleurs "morceaux", on se reportera par exemple à l'édition en ligne p. 129.